Chronique Napolitaine

Friday, May 22, 2015

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J’ai atterri à Naples comme on est débarqué à Sainte-Hélène, parachuté sur la banquise, oublié sur une aire d’autoroute. La faute incombait à Robin Nozay. Ce jeune avait traversé la ville à vélo. Elle lui avait laissé un goût de revenez-y et des idées de chemises. Il lui fallait un complice pour y retourner. Je n’avais pas su me débiner.
A travers les vitres de la navette, j’ai vu les ordures des faubourgs, les façades décrépies, le linge qui claquait sous les paraboles et les églises qui poussaient des suppliques désespérés. La vie s’y accommodait de tout : du passé et des réalités du XXIe siècle.
Ce jour-là, le Pape François embrassait les reliques de San Gennaro, le saint patron de la ville. Les fidèles marchaient silencieusement vers le Saint Père, mus par un instinct essentiel. Nous avons coupé à pied par la Galleria Umberto I pour nous retrouver prisonniers de la Piazza Plebiscito. La migration des âmes bloquait les rues. Il a fallu s’échapper par la via Chiaia, amorcer la descente et rebondir sur le palais qui lui barre la route. Un palais orné de lettres d’or : Rubinacci ou les splendeurs de l’ego. Une publicité montrant le fils du tailleur surplombait deux bennes à ordures. La sprezzatura malgré les détritus. Était-ce un résumé de la ville ?
J’ai toujours eu du mal à rêver les voyages et cela m’a joué des tours. Tous ces jours perdus à macérer dans le pédiluve au lieu de sauter dans le grand bain, comme si personne n’allait me tendre la perche. Désormais, je les prépare, je déniche des adresses et les plantes sur une carte comme on lance des lignes, pour voir si cela prend. C’est ainsi que j’ai entendu parler des cravates de Patrizio Cappelli. En quoi aurais-je pu me sentir concerné, moi qui n’en porte jamais ? C’était un prétexte, il en faut parfois pour vagabonder. Nous avons fait des allers-retours sur le vico Cavallerizza sans trouver la boutique, ni même le numéro trente-sept. Il fallait deviner que tout était caché derrière cette grille anonyme, puis faire plusieurs fois le tour de la cour avant de remarquer une sobre plaque vissée à côté d’un volet clos. Un espresso et une sfogliatelle au Gran Riviera Bar pour patienter jusqu’à la fin de la sieste et nous sommes revenus dans la cour. Une femme nous a ouvert les portes de la boutique qui tenait davantage de l’atelier que du vaisseau amiral. Quelques vitrines, une lumière terne, et un escalier à descendre pour découvrir un parterre de cravates, une table réservée aux modèles en grenadine ou en laine, une autre aux sept plis. Robin s’est renseigné sur les tarifs de la mesure. La vendeuse lui a montré les échantillons de tissus avant de lui faire essayer différentes tailles de cravate. Les coloris comme les motifs ont alors pris tout leur sens. Sa veste s’est éclairée, les associations de couleurs ont rendu la mise cohérente, le port de la cravate primordial. A mon tour, j’ai noué un modèle rouille aux bords roulottés main, et je me suis demandé comment j’avais fais pour sortir le col ouvert. Ce dernier était élimé. Je me suis promis de revenir avec de bonnes bases. Une chemise comme une toile blanche. Il était temps de rendre visite à Piccolo.
Sur la Via Chiaia, deux petites vitrines montraient quelques réalisations sans aucun faste de ce tailleur de chemise qui hantait Robin. Seul le connaisseur pouvait apprécier le détail des coutures et des boutonnières. Je n’en étais pas, alors j’ai voulu apprendre. Un homme chauve nous a accueilli dans une forteresse de rouleaux de tissus. Robin s’est rapidement décidé pour un chambray avant d’inspecter les tissus plus luxueux. L’expert a pris ses mesures, puis il est venu le temps de choisir : col, poignets, poche, plis d’aisance. Quel type de boutons ? Voulez-vous des grinze, ces petites fronces typiques de la véritable camicia napoletana ? Porterez-vous votre chemise rentrée dans le pantalon ou en dehors ? A mon tour de me plier à l’exercice. Je ne pouvais passer à côté d’une telle expérience. Nous avons convenu d’un rendez-vous pour essayer les prototypes puis conclu l’affaire d’une poignée de main. Le séjour démarrait au quart de tour, comme une pétrolette à l’assaut des ruelles du quartier Spagnioli.
Tous les clichés d’une Naples vivante étaient rassemblés : les artisans travaillaient en famille, les gamins jouaient au football, les scooters klaxonnaient à tout va et nous sommes allés boire une bière dans un tout petit bistro. On y entrait et sortait sans cesse. Les clients n’étiraient pas les cafés. Lorsque nous avons commandé deux Peroni, ils ont compris que nous n’étions pas d’ici. Paris ? Ah… PSG ! Cavanni ! Lavezzi ! Le Calcio ne suffisait pas à ces passionnés qui suivaient aussi la Ligue 1, parlaient de match à Anderlecht, pariaient sur d’autres encore et cherchaient à étancher leur soif de jeux. Ils oubliaient comme ils pouvaient le prix du pain, le chômage, la déglingue.
Quand nous sommes ressortis, la nuit tombait sur ces rues peu éclairées et les ombres passaient sous les poubelles : un chat noir, les phares des voitures. La route s’est transformée en arche pour surplomber une ruelle. Une mélodie connue s’est échappée d’une fenêtre. Au loin la mer se confondait avec la nuit.

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Naples s’est réveillée sous un ciel en pleurs mais n’en avait cure. La ville se défendait d’elle-même en se substituant au soleil. Ses murs éclairaient le ciel et les dalles s’illuminaient sous l’averse, tandis que le linge continuait à sécher aux fenêtres.
Tout le long des trottoirs, les arbres donnaient du fruit, mais personne ne semblait se servir de cette manne. Les citrons restaient accrochés aux branches et rappelaient ces rades où l’on oublie de décrocher les décorations de Noël.
La pente nous a imprimé son rythme. Il s’accordait volontiers à celui du flâneur, à la lenteur de ceux qui marchent le nez en l’air. Nous sommes montés au hasard dans le Vomero, surveillés par les petits vieux à la fenêtre de leurs bassi. D’ordinaire, la rue entre dans ces pièces uniques dès que la porte est ouverte, mais la pluie forçait les napolitains à se barricader. Au loin, dans la brume, le Vésuve se dessinait en rappel. « Vous ne voyez rien, mais je vous vois. Je suis toujours là, tapi dans l’ombre. Je vis avec vous comme vous vivez avec moi, malgré moi. »
Progressivement, j’ai picoré des fragments de Naples. Une fillette coiffée d’un diadème, assise à l’avant du scooter de son père, une autre qui appuyait ses mains sur le guidon pour y poser son menton et regarder la route paisiblement. Un petit garçon carrément endormi au même endroit. De ces scènes isolées, j’ai fais des collections. Cela vaut mieux que des généralités.
S’il faut huiler le coton d’un Barbour pour qu’il puisse résister au climat britannique, nos organismes ont eu besoin du réconfort de la friture pour supporter cette Campanie délavée. Un cornet de la mer, la gueule débordante de calamarelle, de seppioline, de gamberi, de latterini ou de baccalà. Et puis un cornet de la terre plein d’arancini, de fiore di zucca, de merveilles à dévorer debout, la pique levée comme un doigt d’honneur à la diététique.
Sur le chemin du retour, nous sommes passés devant la porte d’un bar. Il faisait nuit, il pleuvait toujours et ses néons m’ont attiré comme le dernier des insectes. Le bar était-il vraiment ouvert ? Il arrive si souvent que les tenanciers passent leurs jours de congés dans ce qui est devenu le prolongement de leur domicile. Nous étions trempés mais on nous a fait de la place à une table. Les hommes se crispaient face à Napoli-Attalante mais les femmes ont commencé à nous parler. Nous avons partagé une grande bouteille de Peroni, puis une seconde. Un petit vieux a serré toutes les mains. « Tu parles français ? » lui a demandé une femme. « Non, mais napolitain. » La patronne les a interrompu en apportant un plateau de pizze fritte. Je n’avais pas faim mais j’ai mordu dans ces petits chaussons fourrés de tomates fraiches et de mozzarella, pour la reconnaissance du geste.

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C’est dans un bateau aux vitres sales que nous avons rencontré nos premiers touristes. La veille, nous étions fiers que l’on nous demande une direction, un chemin dans la rue. Faisions-nous napolitains ? Débarqués à Capri, nous les avons laissé à leur funiculaire pour grimper la veste enroulée autour du bras, par le chemin des écoliers. Sur la place du village, ça mitraillait plus vite que ça ne posait. Alors nous avons filé à l’autre bout, direction la villa du Mépris. L’ile est avenante, elle se dévoile rapidement à ceux qui rangent leurs objectifs pour sortir des sentiers battus. Ruelles, jardins, citronniers ; voilà que je m’intéresse aux noms des fleurs. Le vent flirtait avec un parfum léger, celui de qualité de vie. On pouvait presque la palper, la tenir en main, mais mon poing est resté ouvert. Un petit oratoire, un belvédère, puis la roche à pic et en bas, la villa. C’est un rêve surréaliste, un délire architectural, une posture face au monde qui se prolonge jusqu’au testament du maître des lieux : Curzio Malaparte n’a pas souhaité que l’on puisse visiter sa villa après sa mort. Même de loin, le lieu enivre de possibilités : vivre de rien, du bruit des vagues et de la pèche au poulpe. « Mon stylo dans la mer, vers le cap sud… » aurait pu ajouter Booba s’il s’était abandonné à la contemplation de toute cette beauté. Malheureusement, la sirène du bateau a brisé la rêverie, il fallait rebrousser chemin. Nous sommes repassés devant la place. Les habitants venaient se réapproprier la vue, s’y pressaient comme au point d’eau à la fin du jour. C’était la trêve jusqu’au lendemain. Dans la descente vers le port, mes regards en arrière ne disaient qu’une chose : je reviendrai.

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Capri promettait d’autres délices mais le godelureau est bien volage. A peine initié, le voilà déjà en chasse, à la recherche d’autres conquêtes. La carte et le guide dressés comme les couverts des impatients, nous sommes partis prendre le petit déjeuner dans les chalets qui longent le port de Mergellina, avec l’idée de nous rendre à Procida. Deux boules pistache-stracciatella ont fait office de croissant. En contrebas de la jetée, les pêcheurs avaient le geste précis et nonchalant de ceux qui savent, connaissent l’art de faire et de ne pas s’en faire. Bronzer plutôt que trépigner, c’est l’une des passes du fameux Carpe Diem napolitain. Cette philosophie est contagieuse. Nous sommes allés voir la plage de Donn’Anna et le palais ébréché qui la surplombe. Le soleil s’accommodait des vestiges de la fête. Une gueule de bois avec le sourire aux lèvres, c’est le grain à moudre du chroniqueur.
Aucun bateau ne partait ce jour-là, alors nous sommes retournés droit à la terre, cinglant la ville d’une traite et de biais par Spacca Napoli, la rue qui fend Naples. Indifférents aux visiteurs, les habitants y vaquent à leurs occupations : allumer une clope, rêver sur un scooter mal garé, klaxonner aux intersections, malaxer de la pâte à pizza, faire la queue pour parier. La rue débouche sur le Gesù Nuovo, un diamant taillé dans la roche volcanique qui entoure des arches travaillées comme des solitaires. Un peu plus loin, l’œil est attiré par une façade dont les volets repeints en vert se détachent subtilement d’un mur au patine rouille. Quelle est cette ville où un immeuble parmi d’autres mérite autant d’attention que le fronton d’une cathédrale ? L’homme est imparfait, c’est ce qui fait sa richesse. Les napolitains ont décidé de l’assumer, d’en faire un étendard. Cela change de nos cache-misères.
Nous avons remonté la rue du Duomo pour découvrir la Sanità. Mon œil s’est éclairé comme celui de Churchill en temps de guerre. Il faut s’imaginer en première ligne. Ça tire de partout. C’est la vie qui se débat, avec les fenêtres ouvertes sur des chapelets de salame. Du sang, de la sueur et des larmes. La capitale déchue résiste et les promoteurs ne se risquent plus dans le maquis des ruelles. Ils n’ont qu’à griller au soleil de la Riviera.

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Naples joue avec vous comme le chat avec la souris. Elle fait mine de vous laisser filer pour mieux vous rattraper. Notre train a traversé d’immenses bidonvilles. Malgré la taule et les lézardes, les citronniers y poussent. Les tomates aussi, entre les carcasses de voiture, sous les bretelles d’autoroutes. Les quartiers populaires auxquels je trouvais du charme ne sont-ils que des quartiers résidentiels ? Me serais-je laissé berné ? Naples serait-elle comme toutes les autres, pasteurisée par la gentrification ? Des manouches se sont invités pour un tour de chant, un récital de percussions, puis une altercation lorsqu’ils sont tombés sur d’autres musiciens qui n’avaient pas respecté le partage des lignes. Après Pompéi, le paysage s’allège des villes, la roche retrouve de sa superbe. A l’approche du terminus, la carte postale n’est pas loin.
Le vent s’est engouffré dans les avenues de Sorrento et les groupes de retraités allemands ont fermé leurs K-way. Depuis le centre, nous avons pris un escalier, quitté la corniche pour la mer. Les stations balnéaires m’évoquent la mélancolie des fêtes de famille. C’est sympa de se revoir mais on s’ennuie. On attend que ça se termine mais on n’aime pas que ça finisse. On part en regardant en arrière.
Après un déjeuner quelconque, je n’ai plus dit un mot. Les rues n’offraient que boules à neige et limoncello du tout-venant. De l’Italie de pacotille servie depuis les manufactures chinoises. Ça sentait la retraite. J’étais soumis au vertige et j’avais l’attrait du vide. La souris voulait revoir le chat.
Un dernier tour avant de rentrer. Une dernière place. Elle a sauvé le tout. La mer, un palais au loin, et puis une terrasse battue par les vents. Un couple déjeunait devant une baie vitrée, un homme seul buvait sa bière ; des images de film, des lignes lues quelque part. Le vent a fait tourbillonner un amas de feuilles oubliées. L’échappée dans le luxe, cela ne tient pas à grand chose : un café pour accéder à la vue, vivre un instant dans son idée d’un certain ordonnancement du monde. Le luxe après le cambouis. Le luxe avant le cambouis. Longtemps, j’ai été l’élève du tout moyen. Je préfère désormais une moyenne faite d’extrêmes.
Dans un dernier sursaut, nous sommes partis vers le palais pour essayer de le voir de plus près. Une plaque de marbre évoquait la mémoire de Benedetto Croce, l’autre celle de la Villa Tritone. Les escaliers et la marche ont opéré une sélection naturelle : il n’y avait plus de touristes. Un bar creusé dans la roche s’ouvrait sur le spectacle d’un petit port. Pour tout décor, un peu de sable noir, des vieillards, des chats qui miaulaient sur les bateaux, et des pêcheurs qui réparaient leurs filets. Les sardines du jour étaient à trois euros. Le chat avait laissé échapper sa proie. La vie semblait finalement possible à Sorrento.

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Laurent Laporte est arrivé à Naples en se faisant arnaquer par un chauffeur de taxi. Cela méritait la vendetta. Nous avons pris le métro sur le pied de guerre, tous en costume. Il fallait attaquer la ville par surprise, entrer sans frapper, d’un coup de double monk dans le chambranle. Piazza Cavour donc, et le douze de la via Stella. Une grille dans la cour expliquait qu’il convenait de sonner pour les livraisons. En vain. Un vieil homme nous a demandé ce que nous cherchions. Oméga était sis au troisième, dans l’escalier derrière lui. Le rire caractéristique de Laurent a ponctué notre excitation. La chasse aux trésors était ouverte !
Nous avons de nouveau sonné et l’on est venu nous ouvrir sur une enfilade de pièces. Des ouvrières travaillaient en survêtement peau de pèche sur d’antiques machines à coudre. Impassibles, la clope au bec, elle piquaient et cousaient entre des cartons de gants, des posters délavés et d’innombrables photos de famille. C’est un garçon de notre âge qui nous a accueilli. Il nous a invité à nous diriger vers le fond où son père allait s’occuper de nous.
Mauro Squillace nous a proposé un siège et le palabre a commencé. Ce solide gaillard nous a montré les gants qu’il réalise pour Dior ou de Marchi. Devant notre intérêt pour ses mitaines de vélo, il nous a expliqué comment il a repris leur production, demandé aux ouvriers de couper le cuir dans la largeur plutôt que la longueur, de privilégier la découpe à la main plutôt qu’à l’emporte-pièce. Caffè ? Caffè.

-       Et comment avez-vous entendu parler de nous ?
-       La bouche à oreilles.
-       Qui avez-vous déjà vu ?
-       Piccollo… Talarico…
-       Ah ! J’ai diné avec eux hier soir. Il y avait également les Rubinacci. Maintenant, il faut que vous alliez voir les frères Ciardi.

En aparté, nous avons réalisé que les Ciardi étaient dans le documentaire O’Mast que nous avions regardé tous ensemble pour préparer le voyage.

-       O’Mast ? Vous avez bien dit O’Mast ? Vous savez que c’est du patois napolitain ? Ça veut dire « le maître. »

Le maître, puisque c’en est un, est passé à la démonstration. Sur une table qui tenait davantage du billot, il nous enseigné comment lire une peau pour y repérer les coquilles et les fautes d’orthographe du cuir. Après cela, il a imprimé la silhouette d’une main en glissant une forme à quatre doigts sous la peau, avant de la marteler du poing comme Cétautomatix les glaives sur son enclume. Dans ses paumes, sur ses doigts, les cals du gantier, comme autant de distinctions, de médailles. Vrais reconnaissent vrais.
Par la fenêtre ouverte, un ouvrier a hissé une livraison par un système de poulies. Pour les petites courses, un panier relié à une corde lui suffit. Mauro a fini sa démonstration et passé le relai à son fils. C’est l’heure du cours sur les différentes coutures, le choix des doublures de cachemire, l’usage de machines qui ne se font plus, qu’on ne fera plus. Il faut vingt-cinq étapes pour arriver au produit fini que l’on peut acheter ici au tiers du prix. Le jeune Laporte ne s’est pas fait prier pour procéder à l’achat, tout en bouillant à l’idée de retrouver les rues, de se frotter au vif du sujet.
La Sanità est toujours violente comme une naissance, une réanimation cardiaque, le réveil des noyés. Les vieux nous ont regardé passer d’un œil mort, tandis que nous nous extasions devant les prouesses d’un homme qui remontait la rue en conduisant d’une main, tenant de l’autre un plateau de cafés et verres d’eau. La rue est un bout de viande où certains se taillent la part du lion. A trois sur un coin de selle, d’autres s’accommodent des os à ronger que sont les ornières, les trottoirs. Il existe des catégories de scooters comme des races de chiens. Certaines ne sont pas répertoriées. On s’arrange entre corniauds.
Un scooter a passé une patte d’oie, suivi par un autre qui roulait à cent à l’heure. Il a évité deux voitures et nous avons réalisé qu’il était à la poursuite du premier. Les filles ont crié. Nous avons regardé l’altercation à l’entrée d’un ce ces palais en ruine qui poussent dans les cours d’immeuble. Ces paradis cachés appartiennent pourtant au peuple, avec du linge hissé comme oriflamme, des armoiries au parfum d’assouplissant.

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On peut porter un costume comme une armure, des lunettes de soleil comme un écran, parfois cela ne suffit pas. Devant l’atelier de la famille Ciardi, nous étions comme des gamins qui voudraient sonner pour faire une blague mais se dégonflent. Les chemises passaient encore, les cravates aussi, mais les costumes… Après plusieurs hésitations, Robin a accepté de tout prendre sur ses épaules : il était à Naples jusqu’au lendemain, songeait à l’acquisition d’un costume en grande mesure mais il souhaitait connaître les spécificités de chaque tailleur. Faute d’argent, nous n’avions qu’un peu d’honneur à perdre après tout.
Un homme chauve nous a ouvert en bras de chemise, le mètre autour du cou. Il nous a fait entrer dans un petit salon où une cigarette achevait de se consumer dans le cendrier. Nous avons touché avec les yeux des Stockman habillés de vestes croisées aux revers intimidants. Un buste du père chantait ses honneurs. Robin a récité son texte dans ce mélange de français, d’anglais et d’italien de cuisine qui finissait par être notre idiome. La discussion s’est engagée. Les jeunes se sont détendus dans leurs fauteuils et nous nous sommes retrouvés à la cave. Renato Ciardi y travaillait un revers avec un antique fer à repasser. Ses fils nous ont montré leur travail sur une veste en lin, puis son pantalon en cours de réalisation. L’un des frères était en train de s’essayer à la confection d’un manteau. Laurent l’a passé. Les cerveaux ont grésillé. Désirions-nous un café ?

Si tout à une fin, alors autant que ce soit en grande pompe. Chaussés, cravatés, nous sommes partis pour nos essayages chez Piccolo. On m’a passé un prototype de chemise à mes mesures. Pas de col et pas de boutons, on a fermé à coup d’épingles ce brouillon d’étoffes bigarrées. Quelles étaient mes impressions ? Je ne savais pas, je ne savais rien, c’était la première fois, je leur ai dit de faire à leur idée.
Robin a été le suivant et le sujet nous a échappé. On a fait venir le chef d’atelier. Le fils est également arrivé et quatre personnes se sont mises à baragouiner d’un air grave autour de l’infortuné Nozay. Nous nous serions crus à la faculté de médecine où d’éminents spécialistes auraient délibéré autour d’un cas particulièrement grave. Il ne manquait plus que les masques en forme de bec. J’ai été jaloux de tant d’attention. Je n’avais pas à l’être car j’étais bon pour y retourner. On a palabré derrière mon dos. Piccolo sénior a demandé à son employé anglophone de me rassurer sur la qualité du travail final. Verdict un mois plus tard.
Naples a fini par faire partie intégrante de moi, bien plus que le nez à qui l’on reproche toujours quelque chose. Nous l’avons façonnée de nos éclats de rire, de ces expressions qui naissent quand on est embarqué dans le même bateau. Saturés de fringues, nous sommes revenus à d’autres splendeurs : les ruelles, les églises, les cafés de comptoir comme une ponctuation. Enfin, nous avons sauté de la digue sur les rochers de la Riviera et nous nous sommes installés pour voir le soleil disparaître derrière la colline de Posillipo, « le lieu où finissent les chagrins ».
Il y a ceux qui gardent le meilleur pour la fin, ceux qui le mangent au début pour en profiter à chaud, et ceux qui mélangent le tout, diluent le bon et le mauvais pour rendre ce dernier supportable. La ville était telle que je craignais d’avoir mangé mon pain blanc dès le premier jour. Je me demandais quel allait être le revers de la médaille, le goût qui me resterait en bouche après avoir raclé le plat. Naples a balayé tout cela en me soufflant le mot de la fin. Debout à l’avant de la navette qui menait à l’aéroport, j’ai déchiffré une publicité à l’arrière du bus qui nous précédait : « La bellezza non è peccato ». La beauté n’est pas un péché.

Par Foucauld

(Photos : Robin Nozay)

D’autres photos réalisées par Laurent Laporte sont sur Where Is the Cool et sur son site.

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The Wild Thing

Saturday, April 7, 2012

Charles Fréger a traversé l’Europe pour nous ramener un livre. Wilder Mann vient de paraître aux éditions Thames & Hudson. Deux grandes années auront été nécessaires pour réunir ce mélange d’ethnographie et de mode, où les hommes deviennent bêtes, jettent leur nom par terre et abandonnent toute forme d’identité. Un travail remarquable et comme le monsieur le dit sur son site : Go and get it.

Par Arnaud

 

 

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La collection permanente : Exhibition #2

Thursday, February 23, 2012

Si en ce moment je me lèche le doigt, ce n’est pas pour mieux tourner les pages à l’aide d’une technique colporteuse de microbes, mais parce qu’un feuillet pernicieux en a incisé la peau, ouvrant le cuir trop fin de mes mains. Un comble pour quelqu’un qui voulait se plonger dans le Leather Issue d’Exhibition.

Il y a un an, Edwin Sberro, Gaël Hugo et Boris Ovini nous avaient laissé avec les Lipsticks. Je revois la couverture, mais du rouge, aujourd’hui, je l’associe aux ongles vernis. J’en visualise un, plutôt long, courant le long d’une échine frémissante, dans un sens puis dans l’autre, comme on dessine sur du nubuck. Puis le jeu lasse, et l’on passe à d’autres cuirs. Grainé, glacé, pleine fleur ou vernis, chiné en friperie, percé comme un lobe, ou délicieusement fétichiste. Je pense aussi à la rétrospective d’Alexander McQueen au MET, à un cuir éternel retour aux sources, cuirasse idéale pour nous, mammifères sadiques que l’évolution a laissé roses et nus.

Ce cuir un peu écœurant à l’arrière des berlines, grinçant quand il est de mauvaise qualité, conteur d’histoires sur une paire de boots couturées… Plus tard dans la nuit, il enserre des muscles bandés, souligne des seins aux tétons dressés, mais au commencement il y a la matière. Il y a également l’artisan. Ceux d’Hermès ont confié leurs outils à l’objectif de Guido Mocafico.

Malgré la présence d’un texte sur Serge Lutens ou un entretien avec Olivier Saillard, Exhibition est avant tout un magazine pour l’image.

Cette révérence faites à l’image appelle un objet de grande taille et une impression irréprochable : un travail précis, qui commande le rythme de parution, annuel, et qui tranche avec la frénésie de la toile. Ces objets nous offrent du temps, le temps qu’il faut pour en jouir : aller les chercher, les transporter, les laisser reposer. Ensuite, un peu plus tard, il s’agit de trouver l’espace pour laisser se déployer ces deux grande ailes de 44 cm sur 33.

La pièce est extraite de son coffret, on la positionne, on l’ouvre et on y saute à pieds joints. On y croise Willy Vanderperre, Roxane Mesquida, Solve Sunsbo, Boris Ovini, entre autres. Les pages coulent, comme la substance noire de la série de Suzie Q et Léo Siboni, on traverse le tout et on se dit, sourire en coin, qu’internet est une des plus belles choses qui soit arrivée aux magazines.

La Conjuration

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(Exhibition est disponible chez Colette, en édition limitée)

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How to be a man

Sunday, October 16, 2011

Je sais cuire un œuf, des pâtes et réchauffer de la soupe. J’ai entrepris de passer à l’étape (pas trop) supérieure : me faire des harengs pommes à l’huile. Échec plutôt cuisant. Malgré les arêtes qui venaient se coincer dans ma gorge ou entre mes dents, je me suis forcé à finir, j’ai été bien élevé. Si cuisiner s’apprend, être un homme également ? J’ai entamé la lecture du How to be a man de Glenn O’Brien que j’avais acheté à New York au mois de mai. Depuis, il décorait ma bibliothèque, ce qui n’est pas un emploi décent pour un livre. Comme je ne cessais de me racler la gorge à cause des arêtes, je me suis servi un petit calva pour les faire fondre et taper l’extrait suivant : « The last forty or fifty bareheaded years are historical aberration. » Il était temps de dévier le tir. Après l’été indien, voici l’automne parisien. J’ai coiffé ma Muirfield de Lock & Co, posé le derrière sur ma Rolls de San Marco et pédalé jusqu’au drugstore pour acquérir le double corona de Saint Luis Rey dont j’avais la nostalgie. Ce n’est pas parce qu’on travaille le dimanche que l’on doit rester sain !

Par Foucauld

(Photo : Luc Roux)

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Savage Beauty

Saturday, May 14, 2011

McQ.1650a–d.EL

Au détour d’un couloir du MET, le public s’amasse, se penche vers un grand cube noir percé de meurtrières horizontales. Je m’immisce et découvre une pyramide de verre où se meut comme une étoile. La forme grossit, se précise, volutes de tissus qu’on devine d’organza. Kate Moss y est transcendée, d’une beauté à éclater en sanglots. Servie par le Thème de la Liste de Schindler, on se demande comment telle création pourrait ne pas être éternelle.

En faisant revivre des matières qui furent un jour vivantes, Alexander McQueen dépasse sa morbidité. « It’s Only a Game » dit à juste titre cette robe de cuir et crins, moulant à la perfection le corps féminin. Il y a également une merveille de balsa perforé, aux fines attaches cloutées. Face à cet oiseau, je pense aux clavicules de jolies demoiselles, en mouvement sous leur peau, comme prêtes à actionner les ailes qui les mettraient à l’abri au moindre bruit.

Par Foucauld.

Cela rend très mal en vidéo, mais voici la version "live" de l'hologramme :

Et la version plus précise, mais sans la bonne musique :

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La mesure

Friday, April 8, 2011

Blog.freshjive.com:tag:father-yod:

Dans sa forme actuelle, la chemise est un élément essentiel du vestiaire masculin depuis la fin du XIXe siècle. Nonobstant, votre serviteur ne peut trouver à se vêtir, et cela n’a rien à voir avec quelques maniaqueries ou folie des grandeurs. En prêt à porter, la taille d’une chemise correspond à la taille du cou. Celle-ci commence en 37, mais je ne vais pas au-delà du 36… Que je me rende chez un chemisier bas de gamme de la rue de Turenne, suive le Prince Charles chez Turnbull & Asser sur Jermyn Street ou imite Lagerfeld qui accorde ses faveurs à Hilditch & Key depuis l’enfance, aucun rayon ne dispose d’une liquette à ma mesure. Pourtant, mes désirs sont des plus simples : fil-à-fil bleu ciel, col français, poignets simples avec extrémités arrondies, pas de poche et coupe cintrée. Un modèle que l’on trouve partout, mais pas pour moi.
En passant devant leur boutique rénovée de la place de la Madeleine, j’ai découvert qu’Alain Figaret avait lancé un service de mesure. Allais-je finir par trouver mon bonheur ? Je suis entré, on m’a désigné le sous-sol et je me suis renseigné sur le prix de la chemise qui me conviendrait : à peine plus que chez A.P.C ou tout autre pseudo créateur briguant une gentille intemporalité. J’ai clamé ma joie, mais, des paroles aux actes, il s’est écoulé quelques mois. C’est seulement aujourd’hui que j’ai franchi le cap.
On m’a prié de m’asseoir et l’on m’a écouté. Les tissus me furent présentés. Nous les avons comparés et commentés, puis j’ai arrêté mon choix à mon projet initial : un fil-à-fil bleu en coton d’Egypte double retors. On a mesuré mon encolure, mon torse et ma taille. J’ai essayé une première base, puis une seconde. Sur cette dernière, nous avons essayé diverses modifications à l’aide d’épingles. Un centimètre de manche en moins, deux en largeur et deux autres ôtés à la longueur de la chemise. Je me suis rassis et j’ai choisi mon col, mes poignets et mes boutons. Il fut décidé qu’il n’y aurait pas de plis d’aisances, que les baleines seraient intégrées et que la gorge serait simple, sans surpiqûre dites « américaines ». J’ai décliné le service de broderie pour ne pas avoir l’impression de porter du Yves Dorsey, puis je suis passé à la caisse. Poignée de main de rigueur et livraison dans deux semaines. Amen.

Par Foucauld

(Photo)

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Gentrification

Monday, March 14, 2011

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Qu'on me vire cette greluche du Mars Bar, qu'on m'éteigne le soleil et qu'on me serve quelque chose de fort, n'importe quoi, que je puisse trinquer avec mes souvenirs, croire qu'il reste un peu de saleté dans Manhattan.

Par Foucauld

(Photo & vidéo : Taylor Warren par Jason Lee Parry pour NO Magazine)

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Les skateurs n’ont besoin de personne en Harley Davidson…

Monday, July 26, 2010

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Dès 2006, Emerica lançait son « Wild Ride » et faisait enfourcher de grosses bécanes à sa clique de pro-skateurs pour promouvoir leur collection de souliers, de park en park, à travers les États-Unis. Nous connaissions également le légendaire Max Schaaf et son atelier de custom' 4Q Conditioning. Plus tard, ce furent Leo Romero et Heath Kirchart qui conduisaient à une vitesse légale le nouveau Sportster de Harley Davidson, buvant des canettes sans marques et jouant au billard avec des mannequins aux cerveaux absents. Récemment, il y eut le Doin’ it Baja, trip mexicain diffusé sur Vice.tv, et je dois oublier bien des cas similaires.

Ce lien entre bécane et planche à roulettes ne pouvait indéfiniment rester inconnu du New York Times. L’invasion des tatouages, barbes, cheveux longs et jeans étriqués chez les skateurs a bien évidemment aidé ce rapprochement, mais pas seulement. On retrouve chez les deux parties une même obsession de la liberté, une imagerie forte, et surtout ce goût du minimalisme : rien que ma planche/moto et le monde s’ouvre à moi.
Un article très intéressant, donc, et des liens qui valent le coup d’être mirés.

Par Foucauld

(Photo : Heath Kirchart par Jon Humphries)

Le Emerica Wild Ride :

La pub pour le Sportster Harley Davidson :

Le premier épisode de Doin' it Baja :

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Cutler and Gross

Tuesday, May 4, 2010

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La première fois que j’ai entendu, ou plutôt lu le nom Cutler and Gross, c’était il y a quelques années dans une interview de Jarvis Cocker pour Rendez-Vous. On lui demandait d’où venaient ses lunettes et il avait parlé de ces deux patronymes évocateurs d’acétate de qualité. Je m’étais promis de m’y rendre un jour, et ce jour vint.

Débaroulant en skateboard sur Knightsbridge avec les gars de PMC, nous finîmes par trouver Knightsbridge Green, minuscule passage abritant le flagship de Cutler and Gross. Dérapage sur le tail. J’entre dans la boutique. Ce n’est pas très grand. À gauche les solaires, à droite les modèles de vue. Une jolie vendeuse un peu plump (mon adjectif anglais favori) est accaparée par une milf. J’essaie donc seul.

Il n’y a rien de pire que de changer de lunettes. Vous arrivez plein d’assurance, persuadé de trouver votre bonheur, de dénicher au premier coup d’œil les besicles qui vous rendront beau, de mettre la main sur la paire qu’on associera à votre personnalité à la manière d’un Woody Allen ou Terry Richardson, puis le concret vient chambouler vos projets. Vous ôtez votre ancienne paire, essayez un modèle dont le design vous séduit mais il se mue en immondice sur votre visage. Vous réitérez l’expérience. Ça ne va toujours pas. Vous remettez votre ancienne paire qui à son tour vous paraît hideuse. Vous commencez à suer, à devenir tout rouge. Le reflet du miroir vous montre ridé, chauve, dégouttant. Le moral est au plus bas. La confiance en soi ? Un lointain souvenir. Vous réessayez toutes les paires. Une fois, deux fois, trois fois. Vos amis en ont ras le bol. Ils décident d’attendre au pub d’en face. Vous les suppliez de n’en rien faire, de vous assister. Puissent leurs avis vous éclairer, mais ils diffèrent. Dans votre Barbour, c’est l’étuve.

Vous revenez dépité dans la boutique et piquez un fard devant les yeux bleus de la vendeuse. Elle vous observait du coin de l’œil depuis le temps que vous hésitiez. Son choix est arrêté depuis longtemps. Ce sont celles-ci qu’il vous faut. Non, non, certainement pas celles-là. Si, si, je vous assure, elles sont faites pour vous.

Coup d’œil vers la vitrine. Tirant sur leur quinzième mégot, vos amis montrent le pouce en signe d’approbation. Vous réessayez une dernière fois l’ancienne paire. Du passé faisons table rase, vous passez en caisse sans même jeter un œil au montant. La vendeuse vous tend l’écrin d’écaille. Vous la regardez dans les yeux et levez le poing en disant « P.A.S.S.I.O.N ». Vos amis vous immortalisent puis vous piquent le précieux paquet et jouent aux voleurs à la tire. Vous sautez sur votre skate et vous cruisez, cruisez, cruisez à leur poursuite, jusque St James’s street

Par Foucauld

(Photo : Terry Richardson et Mark Gonzales échangeant leurs lunettes)

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C’est le printemps, BAPE s’inspire de La Conjuration

Thursday, March 18, 2010

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Nigo, le fondateur de BAPE, doit être un lecteur de La Conjuration car il semble s’inspirer du goût certain de ses créateurs pour les vénérables maisons et les produits de qualité. Quittant ses usines d’immondes sneakers, il a suivi mes traces jusqu’au 6 St. James’s Street et rendu visite aux charmantes dames de Lock & Co. Se croyant plus malin que le chapelier quadricentenaire et notre petit blog parisien, il n’a pu s’empêcher de collaborer pour créer quelques modèles exclusifs qui s’avèrent hideux. On les croirait confectionné en polaire et la doublure camouflage me donne envie de rendre ma fougasse du déjeuner. Qu’il retourne à ses New Era, ça lui apprendra !

Plus réjouissant, le retour des beaux jours a signé celui des terrasses en simple veste, Open Master de Montecristo calé dans le bec. Hosanna !

Par Foucauld

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