« Adossé contre une colline, on regarde les étoiles, les mouvements vagues de la terre qui s’en va vers le Caucase, les yeux phosphorescents des renards. Le temps passe en thés brûlants, en propos rares, en cigarettes, puis l’aube se lève, s’étend, les cailles et les perdrix s’en mêlent… et on s’empresse de couler cet instant souverain comme un corps mort au fond de sa mémoire, où on ira le rechercher un jour. On s’étire, on fait quelques pas pesant moins d’un kilo, et le mot « bonheur » paraît bien maigre et particulier pour décrire ce qui vous arrive.
Finalement, ce qui constitue l’ossature de l’existence, ce n’est ni la famille, ni la carrière, ni ce que d’autres diront ou penseront de vous, mais quelques instants de cette nature, soulevés par une lévitation plus sereine encore que celle de l’amour, et que la vie nous distribue avec une parcimonie à la mesure de notre faible cœur.»
Saint Barthélemy a inscrit dans les traits de son visage écorché toute la douleur du monde, le renoncement, le pardon. Dignement drapé de sa peau, les mollets sculptés comme par des heures d’entraînement au Velodromo Vigorelli, il tient un livre. Que lit-on quand on est écorché ? Les Saintes Écritures ? Proust sur son lit d’hôpital ? Le premier San Antonio venu ? Païen, il pourrait rappeler la Brise Marine de Mallarmé. « La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres. »
Dans la caserne XXIV Maggio, l’Or du Rhin retentit dans une enfilade de pièces sombres, peintes d’un bleu délavé. Cyprien Gaillard y expose à l’initiative de la Fondazione Nicola Trussardi. Destructions de tours, plongeons initiatiques, et compositions de polaroids plantent un domaine des dieux artistique, comme si l’artiste revisitait l’album d’Astérix dans une version contemporaine.
Nous sommes entre les murs de l’ancienne boulangerie militaire qui alimentait toutes les garnisons de Lombardie jusqu’en 2005 et permit de nourrir la ville pendant la Seconde Guerre Mondiale. Dans les années soixante, les minettes affluaient à ses portes pour tenter d’y apercevoir Adriano Celentano venu répondre à l’appel du service national. Johnny ou Booba, chaque pays et chaque génération a son Elvis.
Plus tard, sous la flamme de gaz d’une terrasse couverte, deux femmes discutent devant un spritz et, distraites, déposent frénétiquement les cendres de leurs cigarettes dans la coupelle d’olives vertes. Je ricane puis replonge dans mon livre.
« Et déjà, alors qu’elle ne faisait que se tenir là, dans ses vêtements bien coupés, cela commençait… Les gens commençaient à la comparer à un peuplier, à l’aube matinale, à une jacinthe, à un faon, à de l’eau vive, à un lys dans un jardin ; et cela lui était un fardeau – car elle préférait de beaucoup qu’on la laisse vivre à sa guise à la campagne, mais il fallait qu’on la compare à un lys et qu’elle aille à des soirées, et Londres était si pesant à côté de la solitude à la campagne avec son père et les chiens. »
Par Foucauld + un extrait de Mrs Dalloway de Virginia Woolf
L’horloge du Conseil d’État brille d’un blanc de lune. La petite aiguille pointe le chiffre cinq et mon taxi file. Plus loin, les baraques du marché de Noël des Champs-Élysées me donnent des pulsions pyromanes comme celles de Betty dans 37°2. Brouillard. Depuis le hublot, des bâtiments au ras des pâquerettes ont des airs de petit Manhattan. Décollage. Lecture. Ces dernières lignes du Dans Ma Bouche de François Simon :
« C’est curieux le désert tout de même. On doit pouvoir y marcher longtemps, la bouche veule, jamais satisfaite. Jusqu’à plus soif. »
Confidence pour confidence, Berlin fut l’antichambre de La Conjuration, et de Passion. Cinq ans, une nuit blanche et un avion attrapé au (tout) petit matin plus tard, retour aux sources. Attablé devant un solide petit-déjeuner, j’écris des choses chiantes comme du Hemingway, puis, titubant de fatigue, je pousse jusqu’au Mauerpark pour m’acheter un vélo. Vingt euros refilés à des junkies pressés et c’est officiel : je ne prendrai pas le métro, mais cruiserai « à 20 à l’heure comme dans les rues de Crenshaw ». Partir seul c’est conserver la santé mentale ; l’espoir existe dans les rencontres. Voilà qu’une normalienne m’enseigne quelques pas de breakdance au bistro du coin, que ces messieurs de Civilist me notent des adresses de librairies pour accueillir le second numéro de Passion. Les gueules de bois sont plus douces lorsqu’on voit des arbres et la Fernsehturm du canapé que l’on squatte contre un peu de littérature. Peut-on rêver plus élégante monnaie d’échange ?
Le Super Kamiokande est un cylindre de 40 x 40 mètres, rempli de 50.000 tonnes d'eau pure, ceinturé de grosse boules de verres, creusé au fond d'une montage japonaise Un observatoire de neutrinos, ou la plus belle piscine du monde.
Punta della Dogana, je contemple la vue à côté de « Pothead » de Paul McCarthy. Derrière la vitre, je me sens aussi con que cette tête de bite. Je suis las des critiques du monde par le biais de l’art contemporain. Un monde qui « continue, sans gêne, sans embarras, dans un univers un peu plus brutal, un peu plus condamné où la moyenne des vertus et des vices doit être restée à peu près constante. » Près de l’Accademia, un graffiti-verrue : « New Times. New Blood. » Comme Morand, toujours, j’en viens presque à regretter un monde où « chacun portait encore l’habit de sa profession : les pédérastes restaient exclusivement pour hommes, sans faire des extras du côté des dames âgées ; les Blancs étaient moins noirs que les Noirs, les vieilles rôtisseuses de balai, célèbres pour leurs faiblesses, ne publiaient pas des mémoires édifiants, les prêtres ne ressemblaient pas à des pasteurs protestants, les étudiants en sociologie ne se déguisaient pas en bergers kurdes, et les bergers kurdes en parachutistes. » « Jamais l’expression actuelle « être mal dans peau » ne se traduit mieux que par nos travestis contemporains. » dit le génial écrivain. Alors je retourne à l’immuable, dans les ruelles bordées de murs d’aquarelle. Aux fenêtres, des dessous fleuris et des chemises d’uniforme, cinq, comme les jours travaillés de la semaine. Une mère engueule son rejeton : « viens voir, c’est plus intéressant que d’faire de bêtises ! » Un autre graffiti : « Books and Boobs ». Je souris face à cette encre Posca. Notre monde est tout de même amusant…
« Je reste insensible au ridicule d’écrire sur Venise (…) » C’est presque par ces mots que Paul Morand débute son livre. Je ne peux que les lui emprunter.
À peine le premier pont franchi, deux femmes, ces tirades :
- Où est-ce qu’on a d’ja vu ça ? - Florence ? - Ouai, mais même, dans un autre pays ?
Pour ma part, je n’avais jamais vu ça. Nulle part. De Venise, je m’attendais au carton-pâte, et j’ai été conquis. Place Zanipolo, je n’écris pas sur ce qui m’entoure, les touristes qui passent mais que je ne vois même pas. Dire que j’ignorais que cette ville n’avait jamais été envahie pas les autos… Les Toscani « ont cet avantage de faire le vide autour de moi, j’en apprécie le tabac, et la prévenance » aurait pu chanter Gainsbourg. Toscano, cigare racine, comme un gamin fume des lianes. Je ne vois plus que ce que je désire voir. La Valpolicella est là pour convertir les plus récalcitrants. Les obsédés de la santé n’ont qu’à se contenter de l’eau des canaux. Au Palazzo Grassi, un petit français visite l’exposition derrière un masque de carnaval ; il se fait gronder par la gardienne et doit l’ôter. Paul Morand poursuit : « A Venise, ma minime personne a pris sa première leçon de planète, au sortir de classes où elle n’avait rien appris. L’école ne me fut qu’un long ennui, aggravé de blâmes, mérités ; (…) »
Puisqu’il faut faire vivre les libraires, je suis les conseils de la réclame et m’arrête chez Itinéraires, du côté Halles de la rue Saint Honoré. Venise doit arriver. J’ai déjà dit mon rapport au voyage, cette race à laquelle j’appartiens, qui prend les trains en marche, patati et patata… De guide à ouvrir, il ne sera pas question de Routard. Je connaîtrai des Venises plurielles, comme Paul Morand. Après avoir acquis cet ouvrage, j’entreprends un Paris presque touristique, comme pour m’en emplir, avec la ferveur des derniers jours, des dernières emplettes avant départ. Des touristes sont en tenue de sport. Marche-t-on réellement davantage à l’étranger que dans sa propre ville ? Je continue jusque la Madeleine et Ladurée. « Des gens qui font la queue, tout ça pour des macarongs… mais le magasin il est beau ! » dit un monsieur au téléphone et en short, ou en short au téléphone ? Demi-tour. Penhaligon’s, une vendeuse me tatoue les poignets de patchouli. Devant la librairie Delamain, je ne peux résister aux bacs. Mes doigts font défiler les ouvrages d’occasion. Pourtant, j’y ai déjà fait le plein hier midi. Ce sera Colette, « Prison et Paradis ». Ne l’avais-je déjà en Pléiades ? Qu’importe, je glisse deux euros dans la caisse ; les gens jettent des pièces dans les fontaines en espérant que leurs vœux soient exaucés, je peux bien me jeter dans les hasards de la littérature, qui plus est féminine ! Nous sommes d’ailleurs Place Colette, le Némours me tend les bras. Un Deliciosos de Davidoff, acquit à la Civette, n’attend que d’être circoncis et fumé ! La lumière a déjà des clartés d’automne : c’est qu’il est vraiment temps de quitter ce Paris à l’été avorté !
Cloué à Paris, je vis le soleil par procuration, via l’Afrique du Sud. Mais un soleil noir comme disait l’autre, un truc sombre et collant, une plongée dans les livres de Roger Ballen et une balade avec Die Antwoord, à la recherche du Tokoloshe, un nain maléfique, polymorphe mais toujours velu, qui scelle les femmes par le viol et court tout nu dans les rues.