Un monde qui finissait

Friday, March 6, 2015

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“Je tenais dans mes bras cette femme, qu’est-ce qu’une femme, une chair qui va se flétrir, une peau, un satin, une voix qui murmurait à mon oreille, elle disait David, elle m’a nommé une deuxième fois, ce nom de roi que je porte et cet être de fange que je suis se sont accordés au long des nuits d’hiver parce qu’une voix de femme les prononçait. J’étais David parce qu’elle faisait rouler sous sa langue ce nom qu’elle consentait à lui, qu’elle me l’accordait, my David, nous avions connu cette étrange joie, cette tristesse violente d’un monde qui finissait. J’avais attendu en vain la certitude, j’avais cherché sans le savoir la lumière que donne l’existence d’un autre qui entraîne. Je vivais sans recours, d’être nommé et sans nom, et elle m’a appelé, elle m’a nommé David, nous étions l’heure arrêtée et l’autre qui ne viendra plus, mais il venait pourtant. J’ai toujours su que l’amour est une fable, une affaire intérieure, une affaire de police, je n’y crois pas, rien n’est réciproque, et surtout pas cela. Mais parfois les moules se brisent, les rivières remontent vers la source, l’heure sonne et ne sonne plus, et ce qui devait venir advient, l’amour devient amour parce qu’il est, il meurt, mais il est, jusqu’à la fin il est.”

Marc Lambron, L’œil du silence, Prix Femina 1993

(Photo : Lee Miller, inspiratrice du roman, photographiée par Man Ray)

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Tronçons épars

Tuesday, April 22, 2014

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“Comment, après ces pages qui sont naturalistes en apparence, mais qui expriment avant tout l’inquiétude surnaturelle propre à notre époque, comment oserai-je me promener seul dans la nuit de Paris ? Déjà, je trouve des tronçons épars de moi-même dans les divers quartiers de ma ville natale ; aussi afin d’éviter de procéder à un de ces inventaires sentimentaux, à un de ces bilans du corps et du cœur dont chacun sent la nécessité, au moins une fois l’an, à l’entrée du printemps, je préfère me réfugier avec vous sous les lumières de la ville ; évitons la solitude obscure, propice à la levée en masse de nos fantômes ; fuyons vers notre prochain ; fuyons-nous : les agglomérations urbaines n’ont pas d’autre raison d’être.”

Paul Morand, préface de “Paris la Nuit” de Brassaï, 1932.

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Tomodomo

Sunday, February 10, 2013

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Du Japon je ne connais que l’amour que lui porte François Simon, et les sushis de livraison, au parfum de charrettes. Enfermé sous les néons, j’aspire à une autre lumière. Tomodomo. Premières impressions sur le travail de Fred Lahache, revenu les poches alourdies de cartes mémoires exposées aux origines du soleil.
Les clartés qu’on y trouve sont comme filtrées par une fine couche de quelque chose. De la cire donc. Est-ce celle des temples ? Tel le maître cirier, le photographe est un artisan. Les images figent, il y reste un mouvement, celui des coulures. Lave douce et non rocheuse. Souple, malléable puis rigoureuse. Aux arts floraux et couleurs pastels vient s’ajouter une autre ponctuation. Des pieds en accents circonflexes et l’étrange parenthèse d’une biche perdue en ville. Poétique d’abord, puis dérangeante : que sont ces accrocs sur son pelage ? Ils viennent titiller le spectateur comme une graine de sésame logée entre deux dents, qui piquerait d’aphtes la langue avec laquelle vous tenteriez de la déloger.
Fred était là-bas, mais pas seul. Tandis qu’il faisait ses mises au point Lucie, sa douce, griffonnait. Il en résulte une exposition en duo, à la Galerie Madé du 48 rue de Lancry, 75010 Paris.

Par Foucauld

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Schoolgirl Complex

Wednesday, June 13, 2012

Les sentiments se concentraient, cherchant leur voie en profondeur, presque sans issue ; parfois un jeune homme qui avait l’air de s’être trompé de famille s’enivrait d’un livre.

Jacques Chardonne, Le Ciel dans la Fenêtre

Photo : Schoolgirl Complex par Aoyama Yuki, via

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The Wild Thing

Saturday, April 7, 2012

Charles Fréger a traversé l’Europe pour nous ramener un livre. Wilder Mann vient de paraître aux éditions Thames & Hudson. Deux grandes années auront été nécessaires pour réunir ce mélange d’ethnographie et de mode, où les hommes deviennent bêtes, jettent leur nom par terre et abandonnent toute forme d’identité. Un travail remarquable et comme le monsieur le dit sur son site : Go and get it.

Par Arnaud

 

 

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Amira Fritz – Wild Nothing

Friday, April 6, 2012

Wild Nothing est la dernière exposition d’Amira Fritz, invitée à Milan par Le Dictateur. D’une enfance passée à courir les forêts bavaroises, la photographe tire une obsession pour la végétation, qu’elle expose de manière systématique dans ses images, que ce soit des travaux personnels ou commandés. Pour réaliser ce grand rien sauvage, elle s’est enfermée des mois en Suisse, dans une grande chambre noire, unique méthode pour tirer manuellement ces grands aplats de matières. Chaque pièce est unique et porte en elle toute l’intransigeance de leur créatrice.

Par Arnaud

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Lucie & Simon, Silent World

Wednesday, March 21, 2012

C’est un grand jour, puisque Lucie & Simon présentent Silent World, le fruit de ces trois dernières années de travail. Est-ce le lendemain poétique d’une apocalypse ? Le fantasme de mégalopoles devenue paisibles où des survivants solitaires se promèneraient dans les vestiges intacts de la folie et du génie des hommes ?
La série d’une trentaine d’oeuvres est accompagnée d’un film de sept minutes où le spectateur est plongé dans ces lieux désertés. Le plein écran est recommandé, jusqu’à ce qu’ils daignent nous présenter ces tirages d’une moyenne de deux mètres de long en galerie… Que j’ai hâte !

Par Foucauld

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La collection permanente : Exhibition #2

Thursday, February 23, 2012

Si en ce moment je me lèche le doigt, ce n’est pas pour mieux tourner les pages à l’aide d’une technique colporteuse de microbes, mais parce qu’un feuillet pernicieux en a incisé la peau, ouvrant le cuir trop fin de mes mains. Un comble pour quelqu’un qui voulait se plonger dans le Leather Issue d’Exhibition.

Il y a un an, Edwin Sberro, Gaël Hugo et Boris Ovini nous avaient laissé avec les Lipsticks. Je revois la couverture, mais du rouge, aujourd’hui, je l’associe aux ongles vernis. J’en visualise un, plutôt long, courant le long d’une échine frémissante, dans un sens puis dans l’autre, comme on dessine sur du nubuck. Puis le jeu lasse, et l’on passe à d’autres cuirs. Grainé, glacé, pleine fleur ou vernis, chiné en friperie, percé comme un lobe, ou délicieusement fétichiste. Je pense aussi à la rétrospective d’Alexander McQueen au MET, à un cuir éternel retour aux sources, cuirasse idéale pour nous, mammifères sadiques que l’évolution a laissé roses et nus.

Ce cuir un peu écœurant à l’arrière des berlines, grinçant quand il est de mauvaise qualité, conteur d’histoires sur une paire de boots couturées… Plus tard dans la nuit, il enserre des muscles bandés, souligne des seins aux tétons dressés, mais au commencement il y a la matière. Il y a également l’artisan. Ceux d’Hermès ont confié leurs outils à l’objectif de Guido Mocafico.

Malgré la présence d’un texte sur Serge Lutens ou un entretien avec Olivier Saillard, Exhibition est avant tout un magazine pour l’image.

Cette révérence faites à l’image appelle un objet de grande taille et une impression irréprochable : un travail précis, qui commande le rythme de parution, annuel, et qui tranche avec la frénésie de la toile. Ces objets nous offrent du temps, le temps qu’il faut pour en jouir : aller les chercher, les transporter, les laisser reposer. Ensuite, un peu plus tard, il s’agit de trouver l’espace pour laisser se déployer ces deux grande ailes de 44 cm sur 33.

La pièce est extraite de son coffret, on la positionne, on l’ouvre et on y saute à pieds joints. On y croise Willy Vanderperre, Roxane Mesquida, Solve Sunsbo, Boris Ovini, entre autres. Les pages coulent, comme la substance noire de la série de Suzie Q et Léo Siboni, on traverse le tout et on se dit, sourire en coin, qu’internet est une des plus belles choses qui soit arrivée aux magazines.

La Conjuration

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(Exhibition est disponible chez Colette, en édition limitée)

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Portraits de boxeurs

Friday, December 2, 2011

Je feuilletais 78 boxers, le dernier ouvrage du photographe danois Nicolai Howalt. Bambins, ados acnéiques (pléonasme) et jeunes adultes amochés, tous ont posé avant et après le combat, dans les mêmes conditions. Têtes blondes ou finies à la pisse, au bord des larmes ou impassibles, ensanglantées ou à peine transpirantes, l’ensemble forme une série impressionnante, amusante, dérangeante mais captivante. Ce mélange de calme avant la tempête et de solitude d’après combat : on oublie les mères qui pleurent, les mauvais copains poussant aux excès, les entraîneurs paternalistes et les pères un peu cons. C’est la boxe, le plus dur et le plus incroyable des sports.
Voir la galerie.

Par Foucauld

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Plein d’élévation…

Saturday, September 3, 2011

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« Toutefois mon oncle Benjamin n’était pas ce que vous appelez trivialement un ivrogne, gardez-vous de le croire. C’était un épicurien qui poussait la philosophie jusqu’à l’ivresse, et voilà tout. Il avait un estomac plein d’élévation et de noblesse. Il aimait le vin, non pour lui-même, mais pour cette folie de quelques heures qu’il procure, folie qui déraisonne chez l’homme d’esprit d’une manière si naïve, si piquante, si originale, qu’on voudrait toujours raisonner ainsi. (…) Mon oncle Benjamin avait des principes : il prétendait qu’un homme à jeun était un homme encore endormi ; que l’ivresse eût été un des plus grands bienfaits du Créateur, si elle n’eût fait mal à la tête, et que la seule chose qui donnât à l’homme de la supériorité sur la brute, c’était la faculté de s’enivrer. »

Claude Tillier : Mon Oncle Benjamin, (livre favori de Georges Brassens, ndlr)

Par Foucauld

(Photo : Laetitia Casta par André Carrara)

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