Toutes les Russies étaient à la cuisine. Des petites, des grosses, voire colossales, des grandes maigres… Et qui sifflaient ! Le Label 5 n'était qu’un petit vin clairet. Elles mélangeaient tout, en buvaient dans des pintes Jupiler. Elles dansaient, aussi. Des choses sombres, comme on découvrirait le métal à Kaboul ou les riffs après la chute d’un mur. Elles dansaient la mort du sommeil, ou le retour vengeur de la concierge. Et elles ont suicidé le poisson, le nourrissant à outrance. La Grande Bouffe des vertébrés aquatiques.
“I love English accents. When you meet someone you like, they can instantly give you that “this is my soulmate” feeling. They can make you feel like YES you could actually live here, and YES it could be forever and that even though you don’t use words like “love”, this is exactly how it was intended to be used. It’s actually those Nordic and German accents that make you feel like a tourist. Even before her mascara has stained your pillow, you know that this will be nothing more than one of those stories that you will embellish when you get back home, and quickly forget. At least the French accents (which are just as “tourist-feeling” invoking), at least they make you feel like you’re doing something poetic when you fuck. You’re in a one night stand in your own 90 minute ‘new wave’ movie. This moment is a European highlight that will challenge all your philosophies about sex, love and Marxism. The next day, you will wake up and have a cigarette.”
« Tu es sûr que tu veux regarder ça ? Mais c’est un livre sur le skate. Non mais parce que moi je n’ai pas trop envie que tu regardes ça. »
Voici les propos tenus par une mère de famille, entendus derrière les rayonnages du centre de ressources de la Gaîté Lyrique. J’ignore si le bambin voulait ouvrir « The Golden Age of Neglect » où autre « Deformer », mais j'ai décidé de le venger en me plongeant dans Public Domaine, l’exposition de « skateboard culture », accompagné de Pedro Winter, Seb Carayol et Vincent Carry en guise de guides. Après quelques vidéos dont l’une sur trente mètres de mur, une sélection de planches aux graphismes « scandaleux », parfois retirées du commerce, pointe du doigt les vices de notre société. Drogues, armes, politiciens foireux, racisme, tous les sujets ont été traités par des graphistes souvent devenus mythiques : la « Disposable Skateboard Bible » en vrai. Plus loin, « French Fred » projette ses photos sur une installation de boards blanches, Neckface recouvre des mannequins d’injures françaises et Sénizergues fait saliver les grands et les moins grands avec sa maison skatable. Un étage plus haut, Thrasher met à l’honneur 30 ans de clichés d'anthologie et des écrans projettent les rétrospectives des meilleurs photographes du milieu. Dès qu’il évoque quelqu’un, Pedro parle de légende et s’en excuse : « En fait, j’ai l’impression qu’il n’y a que des légendes dans le skate ». Je repense alors aux propos du Boss (Andrew Reynolds, ndlr) qui parle ainsi de ses troupes, des kids déjà mythiques au début de leurs carrières. Steve Caballero vient nous dire bonjour et montre ce que donne l'une de ces fameuses légendes en chair et en os. Je ne résiste pas au plaisir de faire mon fan et réclame une photo en sa compagnie. Après le dessin de Neckface, et avec la soirée des 30 ans de Thrasher dans dix jours, l’été s’annonce mouvementé à la Gaîté… Mes murs vont se retrouver couverts de souvenirs !
Été 2008, je quitte New York pour la première fois, après avoir skaté des Brooklyn Banks à Tompkins Square, chuté dans les boues immondes de Chinatown, connu le fond du gouffre et les étoiles, bref, « l’incommunicable passé ». Chaussé de Vans customisées par Neck Face, je comptais les graffitis de ce dernier sur les murs de la ville et les chiottes des bouges. Je m’amusais de sa méchanceté, des lieux astucieux où il la déployait. Été 2011, je sors de la démo Girl à la Gaité Lyrique. Sur des modules en forme de logo, Chris Haslam, Rick McCrank, Brian et Kenny Anderson nous ont éblouis. Dehors, Neck Face patiente sur un bout de trottoir. Je l’aborde et lui demande s’il peut dessiner sur mon carnet. Il s’exécute de ses doigts sales et je lui conte une anecdote : le lendemain de mon départ de New York, il a dormi dans le lit que je venais de quitter, trop bourré pour continuer à faire la fête avec Todd Jordan et Marty, mon colocataire. Clin d’œil de la vie, promesse de rencontre, l’avenir se dessinait et New York m’avait armé.
La Conjuration a toujours connu des fluctuations. D’un sujet à l’autre, de densités et fréquences changeantes ; est-ce une variable, ou plutôt un cycle ? J’ai voyagé, écris, rien lu. Et voici que ça recommence. Les ouvrages s’accumulent sur les coins de mon bureau ou au pied de mon lit, plusieurs en même temps, peu de nouveautés mais de l’approfondissement. Cela redonne l’envie, l’envie d’avoir envie, comme dirait le Patron dont c’est l’anniversaire aujourd’hui. Ainsi, je parcours « Petite Musique d’une Nuit » dans Quat’Saisons, le recueil de nouvelles d’Antoine Blondin. Extrait délicieux :
« lui, taillé en bûcheron de bas-relief, l’œil noyé par le vermouth-cassis, le front gonflé de sourds entêtements : elle, exsudant par tous les pores les nostalgies d’une respectabilité aigrie, sous l’enveloppe d’une maritorne déniaisée par l’idiot du village ; ajoutons à cela de grands enfants peut-être, précocement mariés, ou des nièces aux allures de filles-mères, qui venaient boire du porto le dimanche en regardant la télévision. »
"Mon Dieu, que ce serait agréable de garder tout ceci pour soi !… plus dire un mot, plus rien écrire, qu'on vous foute extrêmement la paix… on irait finir quelque part au bord de la mer… pas la côté d'Azur !… la mer vraie, l'Océan.. on parlerait plus à personne, tout à fait tranquille, oublié…"
Mon amie Svetlana se lâche sur du punk comme je me lâche sur les sacs de frappe, seul instant où je trouve le sens du rythme, mon sens du rythme. Pourtant, quelques minutes auparavant, nous parlions littérature, Bukowski et Céline, Death on Credit. Comment ressent-on Céline en anglais ? Svet’ ne se pose plus la question lorsque Jack Of Heart est annoncé dans la cave du Lautrec. Headbanging. Ses cheveux peroxydés fouettent l’air, chassant les cordes de guitare qui pètent, évitant les assauts d’un chanteur en slip et bas résilles. Pendant ce temps, je retiens mes lunettes qui menacent de tomber et d’autres font des batailles de verres d’urine. L’autocollant « non fumeur » qui surplombe la scène est arraché et remplacé par un « RETARDED », Futura Bold Italique sur fond bleu, collé à l’envers, comme il se doit. Lorsque le chanteur fonce vers la foule pour un solo final, je baisse la tête et mon regard croise les pieds de Svetlana, tatoués d’un cœur rouge. Indélébile.
Il y a vingt ans jour pour jour, Antoine Blondin partait trinquer chez Saint Pierre. Puisqu’il est l’un de mes écrivains favoris, je ne pouvais rester sans rien faire. Je me suis donc rendu à l’exposition « le Muscle et la Plume » qui lui rend hommage à la mairie du VIe arrondissement. Sport et littérature y sont mêlés. Si l’on connaît ses difficultés à écrire et rendre ses romans à l’heure (cinq en tout), ce n’était pas le cas de ces prolifiques chroniques sportives (quatre mille), comme celles des vingt-sept Tours de France qu’il suivit pour l’Equipe. Je m’amuse à le voir prendre des poses de boxeur dans l’appartement familial du Quai Voltaire et découvre les neufs pages de son carnet de jeunesse où il dit sa passion pour le Racing Club de France, dont il était membre. Avec les photos des différentes éditions du Marathon des Leveurs de Coude, on pense au prince de la cuite qu’il était, popularisé par « Un Singe en Hiver », son plus grand succès, porté à l’écran par Verneuil et interprété par Belmondo et Gabin. Dans le livre d’or, beaucoup dialoguent avec cet écrivain de l’amitié, ou plutôt se servent du livre comme intercesseur. On y trouve même l’écriture tremblée de sa fille Anne, au coude cassé. En sortant, je décide de passer au 72 de la rue Mazarine, l’appartement où il est mort. La cour est habitée par la Galerie Frédéric Moisan dont l’exposition actuelle ne me touche guère. Je poursuis ma route en espérant me rattraper dans les troquets où il avait ses habitudes. Comme s’ils ne pouvaient survivre sans lui, Chez Albert et Le Rubens ont laissé place à des galeries et des pizzerias. Seul l’Alcazar subsiste, mais qui aurait envie d’en pousser la porte ? Je décide de revenir sur mes pas et m’arrête devant Saint-Germain-des-Près, cette si belle église qui a accueilli les funérailles de l’écrivain. À l’entrée, un clochard lettré bouquine les jambes croisées. Je longe l’allée latérale de droite et m’arrête devant une statue. Coïncidence, il s’agit de Saint Antoine. À ses côtés, un format raisin est recouvert d’ex-voto manuscrits. Mon bic griffonne un « à Blondin » vertical, entre de larges lettres au Stabilo rose. Je pense à Victor Pivert (Louis de Funès) priant puis remerciant le même Saint dans Rabbi Jacob. Après avoir salué la Vierge au Sourire, émouvants blocs de pierre trouvés et rafistolés, je quitte les lieux et m’installe sous la véranda du Flore. Trois œufs durs abandonnés me tiennent compagnie. Nul serveur ne viendra les chercher. J’ôte ma veste à laquelle le temps à donné des airs de Verdun et rejette en arrière mes cheveux trop longs pour la saison. Je sors mon carnet et aimerais pouvoir y écrire :
« Si je cherche du solide, autour de moi, je n’aperçois ni murs, ni meubles, rien que des êtres. L’amitié ou l’amour des autres aura été mon manteau et ma maison. J’espère leur avoir donné en échange les satisfactions que je leur devais, mais, je crains de les avoir déçus sur bien des points. Je ne déteste rien autant que de décevoir les gens. Je ne supporte pas d’entendre le bruit d’une porte ou d’un coeur qui se ferme. Et si vous me demandez quel doit être le sens d’une vie, je vous dirais que, faute d’accepter de lui donner un sens (quel qu’il soit), on risque beaucoup d’en faire un sens interdit. »
Par Foucauld
PS : à l'étage de l'exposition, une vidéo est diffusée. Elle se télécharge ICI.
Lille la nuit, ses larges avenues désertes. Foncer, foncer, foncer vers l’inconnu. Faire la fête jusqu’à sept heure, rentrer avec cette saloperie de jour qui recommence à venir trop tôt, retourner sa veste et le célébrer en montant sur le toit. De là, hisser les enceintes par la fenêtre puis laisser la Mafia K’1 Fry cracher : « Ceux qui auront compris que la vie et ce que t'en fait jusqu'à ta mort / La vie n'est pas un film dont ton quartier serait le décor ! ». Qu’y a t-il de mieux qu’un alley cat en dix checkpoints pour découvrir une ville, un nouveau décor ? Mollets à l’air, casquette Shake Junt et tête dans le guidon pour la Café Racer, c’est le retour de bibi sur le semi-course paternel. « Vas-y Pantani ! » me crie un facétieux. « Le Pantani de la gueule de bois, ouai ! » aurait pu dire Grég de PMC, courageux compagnon de galère au milieu des Cinelli Mash. Ensemble, nous ne ramons pas mais pédalons sec. Étape par étape, à force de suivre ceux qui connaissent la ville, Aurélien, Gildas et moi finissons dans les dix premiers. Le gain ? Une série de tours de piste pour nous départager. Septième. Encore vert le vieux ! Fin des hostilités, retour à la fraternité. Nous roulons en peloton, acclamés par les clients des baraques à frites. Noki éclate son troisième pneu du week-end, le répare, puis direction Sequedin et L’Archelois, un sympathique établissement disposant d’un barbecue et d’une pompe à bière. Les vainqueurs sont célébrés et la ripaille commence. Le bar fait son chiffre pour les dix ans à venir, jusqu’à ce que l’orage éclate. Razzia sur les sacs-poubelles, la troupe parade en poncho de fortune et file en after chez Gloria. Réchauffé au gin & tonic, un petit futé dégotte un vélo d’appartement. La musique est à fond, un batteur accompagne la sono. Trois personnes sont obligées de tenir la malheureuse bécane pendant qu’à tour de rôle nous pédalons à nous en faire éclater le palpitant. « Le gagnant se fait tatouer la date ! » dit l’un. « J’sais même pas quel jour on est. » lui répond un autre que l’excès de Goudale pourrait pousser à commettre l’irréparable. En retrait, Noki philosophe. « Ça, c’est du temps gagné sur nos vies » me dit-il à quatre heure du matin. Il y a de ça. Foncer en parallèle de l’existence que la société nous pousse à mener et, une fois centenaire, regarder en arrière en citant Willa Carther : « Nous avons possédé ensemble le précieux, l’incommunicable passé. ». À notre échelle, peut-être est-ce simplement se coucher mélancolique après tant de P.A.S.S.I.O.N. Non, c’est idiot. Il faut plutôt écrire. De toute façon, on ne dort pas, on fait des siestes !
Il y a longtemps, un anonyme avait commenté la Conjuration en me conseillant vivement de laisser tomber les critiques gastronomiques au profit du skateboard. J’avais sagement suivi ses recommandations, mais aujourd’hui, je suis désemparé. En effet, que faire lorsque vous êtes invité au dîner d’Irène Erotic Fanzine ? Passer à la trappe le somptueux menu spécialement conçu pour l’occasion par un chef londonien ? Oublier les soupes froides de betterave au gingembre et à la cannelle ? Expédier aux oubliettes le magret de canard, son foie gras poêlé, sa purée à la vanille et sa sauce miel et cerises ? Quelle injustice ! Surtout que la soupe était accompagnée de pain d’épices et qu’une panacotta aux accords d’orange était servie en dessert… Déguster est une chose importante, mais nous étions conviés pour échanger. Il y avait là de hautes sphères graphiques, ces messieurs du Collectif 5.6, des demoiselles oeuvrant dans la lingerie, d’autres dans l’histoire de l’art et même une propriétaire de cocker non castré amateur de mort au rat. Un curieux mélange qui finit par communier à grand renfort de vin rouge. Les phantasmes de Reiser furent évoqués, tout comme les souvenirs d’enfance, les graffitis polissons, la paranoïa de certains modèles, les lapins posés au Champollion, les poèmes d’Henri Cantel, l’art de la feuille de rose… Rien n’est plus semblable à un cul qu’un autre cul. Mais comme dit Marielle : « Quelle génie il faut pour peindre ça ! ». À vous, blasés, retrouvez les joies des rayonnages interdits, des illustrés polissons mal cachés par votre père, « l’enfer » de sa bibliothèque. Isolez-vous, sentez-vous délicieusement coupables et feuilletez Irène. Le prochain numéro arrive bientôt et vos draps s’en souviendront
Gare de Montpellier Saint Roch, après un week-end en autarcie complète, rapide retour dans une société qui a continué à vivre, à faire la queue au kebab "only the best", à dépenser dans des tongs et des t-shirts bariolés. Sur le quai, les bidasses roulent la pelle du dimanche soir à leurs pichasses. Seront-elles sages jusqu'à vendredi prochain ?
L’accalmie a été de courte durée. Après quelques tricks entre les flaques sous un Manhattan Bridge désert, l’averse reprend. Je suis obligé de fuir, mon skateboard grossièrement protégé par un sac poubelle. Abrité chez Schiller’s sur Rivington Street, je commande un café et essore ma chemise. Grâce au Wifi dont dispose l’établissement, je lis enfin l’article du Monde Diplomatique qu’un ami m’a envoyé il y a quelques jours. Il traite de la correspondance entre Nicolas Bouvier et Thierry Vernet. « Le voyage était inouï. C’est la petite charge atomique qui fera tourner le moteur quatre-vingts ans. ». Mes vingt-quatre printemps optent pour l’agitation. Des murs vides et des biens qui tiendraient dans un seul sac, voici une vie, celle à laquelle j’aspire de plus en plus. Et puis ne pas oublier d’écrire. « Nulla Dies Sine Linea » a fait peindre Zola sur la cheminée de son bureau à Medan. Pas un jour sans une ligne. « Bosse vieux frère, il n’y a rien de plus beau, rien ne se perd jamais surtout pas ça. Nous avons pris les plus beaux chemins. ». « Needles and Pins » des Ramones s'associe au brouhaha de ce café aux allures françaises de pacotilles. Je m’y étais senti bien il y a trois ans, ce n’est plus le cas. L’absence de vue m’oppresse. On m’apporte l’addition. Le ticket de caisse est coincé entre un trombone et une carte postale de l’établissement. Une rangée de bouteilles y est présentée. Il y en a six. Les trois premières portent les numéros 1, 2 et 3. Les trois suivantes également, mais agrémentées des mentions « cheap », « decent », « good ». La pluie diminue, je retourne courir les rues. Dans laquelle des trois catégories se rangera cette ivresse ?
Alors que l'autre se pavanait sur les toits de l'autre bouts du monde, je m'occupais de ma seconde maîtresse et vous invite à son dévoilement : L'imparfaite #3 se lance ce soir. Deux fois par an nous posons des questions fondamentales comme "Dans un plan à trois, qui et le père ?", nous racontons les partes fines de nos ancêtres royaux, nous allons chercher l'amour à l'autre bout du monde, nous prenons nos ami(e)s en photo et nous compilons tout cela dans 132 pages. C'est ce soir donc, à la Bellevilloise, de 18h à minuit.
New York sous la pluie prend immédiatement l’allure de "Irene", cette photo d’Alex Prager. Pourtant, c’est un peu de soleil californien que je venais chercher dans ce vernissage « Greater LA » d’un loft de Broadway. J’y arrivais tard, encore frigorifié par le ferry de Staten Island, ce rafiot pour fauchés. Un vilain Chardonnay ne parvenait pas à me réchauffer. Il était l'heure de fermer, je n’avais le temps que pour un tour rapide. M’en prendre plein les mirettes, vite noter ce que j’aimais et remettre à plus tard une enquête, le projet d’y retourner.