Au bout de la digue de Calais, derrière le phare, je tourne le dos aux côtes de l’Angleterre et contemple la cité balnéaire. Après les barres d’immeubles, des éoliennes pointent leur pales, comme pour rappeler qu’il n’y a pas que les villes pour véroler la nature. À mes côtés, devant moi et plus loin encore, des pêcheurs de tous âges et de toutes physionomies. Je m’attarde sur les looks hip hop de supermarché de deux gamins, puis passe outre mon jugement. Ils détiennent deux clés d’une enfance réussie : un vélo et une canne à pêche. Mis à part quelques gardons dans un cours d’eau ou de malheureuses truites d’élevage, je n’ai jamais pris quoi que ce soit. Je ne peux m’empêcher de me dire que je suis mal parti dans la vie : je ne sais même pas me nourrir grâce à la mer.
Dans la salle du bar-tabac de la Rue des Martyrs… j’ignore si le hasard d’une averse m’a conduit à celui de la chanson, mais dans tous les cas, quelques coups de pinceau et seaux d’eau de Javel semblent être passés par là. Pas de « filles de nuit qui attendent le jour », ni « d’ivrognes qui s’épanchent au bar » Quelques petites vieilles font comme moi, elles patientent jusqu’à la fin de l’ondée. Je n’ai pas « l’ombre d’une vie passée, d’une femme, de décombres » à oublier, mais j’ai la curieuse impression d’être de retour au lycée : un café allongé et le coude sur le zinc, bien appuyé pour gribouiller sur un cahier à spirale. Je faisais mes devoirs, il n’y a pas si longtemps ; quelle différence avec un métier ? La buraliste asiatique vend du tabac à chiquer et son pendant masculin me réclame un euro vingt pour du jus de chaussettes que je n’ai pas encore touché. Dans la mousse châtain, trois trous s’élargissent et se meuvent comme des nuages. Leur agencement forme un smiley. Je ne me sens pas très viril à le prendre ainsi en photo, mais tant pis. La pluie s’estompe et je prends le risque de sauter entre les flaques. Il me faut trouver un cadeau pour un grand garçon de quatre ans. Dans les Histoires du Père Castor, je tombe sur « Le Jamais Content » et l’achète, autant pour lui que pour moi. Il s’agit d’un poussin qui vient continuellement réclamer à Dame Nature ce qu’il ne possède pas : pattes palmées, bec de canard, poils de loutre, etc… Lassée par les jérémiades d’un beau poulet devenu immonde hybride, elle le condamne à fuir, à se cacher dans le terrier qu’il se creusera… Rejeté par ses anciens pairs, il s’ennuie et retourne timidement voir Dame Nature qui devance son dernier vœu en lui présentant Toujours Contente… Ainsi sont peut-être nés les ornithorynques, que l’on n’entend jamais se plaindre…
Je ne résiste pas au plaisir d'en remettre une couche ; et puis Céline le dit lui même page 44 : « la conjuration bat son plein ! »
– « Ah, Monsieur le Professeur Y, je veux bien vous respecter et tout… mais je vous le déclare : je suis hostile !… j’ai pas d’idées moi ! aucune ! et je trouve rien de plus vulgaire, de plus commun, de plus dégoûtant que les idées ! les bibliothèques en sont pleines ! et les terrasses des cafés !… tous les impuissants regorgent d’idées !… et les philosophes !… c’est leur industrie les idées !… ils esbroufent la jeunesse avec ! ils la maquereautent !… la jeunesse est prête vous le savez à avaler n’importe quoi… à trouver tout : formidââââble ! s’ils l’ont commode donc les maquereaux ! le temps passionné de la jeunesse passe à bander et à se gargariser d’ « idéass » !… de philosophies, pour mieux dire !… oui, de philosophies, Monsieur !… la jeunesse aime l’imposture comme les jeunes chiens aiment les bouts de bois, soi-disant os, qu’on leur balance, qu’ils courent après ! ils se précipitent, ils aboyent, ils perdent leur temps, c’est le principal !… (…) »
« Tu t'es pas vu, Ferdinand ? t'es devenu fou ? pourquoi pas télévisionner ? avec ta poire ? avec ta voix ? tu t'es jamais entendu ?… tu t'es pas regardé dans la glace ? ta dégaine ? » Je me regarde pas souvent dans la glace, c’est exact, et le peu que je me suis regardé, à travers les ans, je me suis toujours trouvé de plus en plus laid… c’était d’ailleurs l’avis de mon père… il me trouvait hideux… il me conseillait de porter la barbe… « Mais c’est du soin, la barbe, mon fils ! et t’es cochon ! tu pueras !… » Concluait mon père… quant à ma voix, je la connais… pour crier « au feu » ! elle porte !… mais je vais pas lui demander du charme… en somme : ni écoutable, ni regardable !…
Puisqu'on se croirait en Albion automnale, deux titres des Libertines que honteusement je ne connaissais pas. Sortis à l'époque dans un mini album réservé au Japon, voici, à la suite, "The Delaney" et "Skag And Bone Man"
"C'est toujours ainsi que deux êtres se rencontrent, avec cette chance enivrante de ne rien savoir du passé l'un de l'autre. Quelle tentation alors, de retoucher une existence, qui s'est faite comme elle a pu, et non comme on a voulu. Blanche ne mentait pas, mais elle laissait Pierre se tromper. Elle insinuait, et lui, naturellement, ramassait ces feuillages épars, regroupait ces lumières trompeuses."
MIRE a publié une nouvelle de votre serviteur dans son dernier numéro, tiré à 200 exemplaires numérotés et accompagné d'un polaroïd unique. Vous pouvez vous le procurer dans diverses librairies et échoppes recommandables (Colette, la Galerie du Jour – agnès b, la galerie Yvon Lambert, Pigalle, Chez Qhuit, etc.)
Lille, sortie de TGV. Le temps de faire le plein de sucre rapide et voilà qu’il commence à pleuvoir, pour ne jamais s’arrêter. La métropole s’éloigne, à grand renfort de pédales. Cassel approche. Moitié du périple. Les roues fuselées glissent entre les pavés gras de la terrible montée. Arrêt au faîte. Déjeuner humide dans un resto de la Grand Place. La tarte au pavé de Cassel n’y fait rien, les tripes flamandes non plus. Crème à la chicorée, café allongé, je retarde l’échéance en lisant un article sur la chasse au rat musqué dans la Voix du Nord. L’heure tourne, mais il n’y a plus de saison. Descente et coup de barre. Sur la route, avancer coûte que coûte, se raccrocher à des noms de patelins vaguement familiers, devenus aussi importants que des capitales. Dans leurs mitaines-éponges, les mains ne changent plus de position sur le guidon. Voûté par le vent, crispé par la pluie, il faut baisser la tête, parfois regarder ses jambes pour s’assurer qu’on est vivant. Le cœur n’est plus, ce sont elles qui assurent la cadence, les battements de « l’instrument le plus naturel qui ait été consenti à l’homme pour prolonger l’efficacité de son geste ». Les départementales deviennent cours d’eau, les bicyclettes pédalos. Écoeuré par le sucre, il faut pourtant continuer à pomper pour tenir le coup. Encore un village, encore un canal à longer, des ornières à éviter. Augmenter la cadence pour passer devant, motiver les troupes en pignon fixe, qui luttent contre soixante kilomètres/heure de rafale dans leur Aerospoke. Et puis arriver…
Alors que la France s’apprête à célébrer sa fête nationale, je descends du train qui m’a emmené de Saint Lazare à Mantes-la-Jolie. À mes côtés, Tigre de Papier. Il est huit heure et demie et nous nous demandons ce qui a bien pu nous pousser à nous retrouver ici, nauséeux d’avoir avalé des pâtes au réveil, « au fond des boues tenaces et des banlieues insoumises ». La bicyclette, pardi ! Notre objectif : ne faire qu’une bouchée des cent vingt-cinq kilomètres qui nous séparent de Socquentôt. Les montures paternelles tiendront-elles le coup ? Combien de fois faudra-t-il se ranger dans le fossé pour changer les boyaux du Roger Lapébie de mon compagnon de galère ? Nous longeons la Seine et ses méandres, grimpons des départementales dans la forêt, croisons des kébabs de village et des panneaux publicitaires au chômage, suppliant les passants de bien vouloir les utiliser pour communiquer. Les avions de chasse rugissent au-dessus de nos casquettes Champion. Des retraités astiquent leurs médailles, coiffent leurs calots et grimpent dans leurs voiturettes électriques, direction la mairie ou le cimetière, vers le clairon et les honneurs. D’autres, plus anarchistes, se contentent de tirer sur le mégot, les mains dans les poches du bleu de travail. Rougeaud sous le couvre-chef, c’est l’imperturbable Français de l'imaginaire collectif. Des tronches à accueillir les alliés avec la rasade de calva clandestin et les réformes avec un bras d’honneur. Rouen marque la première pause. Nous célébrons quatre-vingts bornes avec une bière. La carte est alléchante, nous y succombons, à mille lieues de toute raison nutritivo-cycliste. L’os à moelle se conjugue au pluriel, la côte de bœuf fait un kilo, le pichet de Côtes-du-Rhône est bon marché et salvateur. L’heure est à la béatitude. Double café sur une petite place, vadrouille digestive et touristique, bidons remplis, il faut partir. C’est le moment que choisit le dérailleur du Pétardier (surnom de R. Lapébie, ndlr) pour tomber en miette. Doté de quatre mains gauches et d’aucun outil, nous mettons une heure à le revisser. Il faut y aller. La suite marque l’apparition de la douleur. Le béton hasardeux d’une départementale longeant l’autoroute est dénué de toute poésie. Seul le centième kilomètre nous arrache des cris de joie. Nous sommes enfin des pédaleurs à trois chiffres.
« A voir les plus rassis se tenir la main silencieusement en grillant des cigarettes parallèles, on mesurait que l’homme n’est décidément pas fait pour vivre seul, éventualité qui guettait à brève échéance un certain nombre d’entre nous. »
Thrasher vient seulement de sortir les vidéos de ses trente ans à la Gaîté Lyrique, je suis donc excusé de ne publier ma chronique (condensée) que maintenant. Début de soirée, les stars ont quitté la rampe, mais c’est le défilé : Andrew Reynolds, Tony Trujillo, Dustin Dollin, Kevin « Spanky » Long, Stefan Janoski, Grant Taylor, Wieger, Neckface, Beagle(onism), Atiba… Jake Phelps, le rédac chef, nous sort une poubelle remplie de bières fraîches et nous trinquons sous l’œil ombrageux du vigile. Casquette Shake Junt vissée sur le crâne, je suis abordé en anglais par une femme d’une cinquantaine d’années qui me demande si elle peut me prendre en photo. Je pose et nous discutons. D’où vient-elle ? D’Arizona. Mais pourquoi ? Son fils est Shane Heyl de The Goat et, accessoirement, le créateur de mon couvre chef… C’est la première fois qu’il vient en Europe, ça promet ! En me dirigeant vers la salle de concert, je tombe sur Patrick O’Dell, mais n’ai pas la moindre idée de ce que j’ai pu lui raconter. Pourtant, j’en ai pissé des lignes sur son compte… À l’intérieur, The Goat a commencé. Le pogo également. Collé à la scène, nous hurlons, tapons les enceintes, piquons les bières qu’abandonne le groupe. Luh Dat Shit ! Bad Shit, déchaînéS. Un « S » qui met le groupe et le public dans le même bain. Neckface pointe un aérosol vers la flamme d’un briquet et manque de brûler la batteuse qui explose une canette sur son instrument. Fin du set, tout le monde quitte la salle pour se rafraîchir avant Dinosaur Jr. Le vigile tourne le dos, Grég et moi escaladons la scène et filons en backstages. Nous buvons des bouchons de whisky avec Spanky, discutons avec Shane et Beagle, tandis qu’une groupie détourne Dollin et que Neckface hésité entre deux laiderons. The Boss est extra-terrestre. Il ne parle à personne et fait penser à ces gamins propulsés dans un monde de grands, qui n’y trouvent pas leur place et se raccrochent à la seule chose qu’ils comprennent : leur planche. Une autre soirée nous éloigne de l’after. Triple shake (Junt) pour dire au revoir (deux fois avec le plat de la main et la troisième avec le poing fermé) et en avant les souvenirs ! Le lendemain, mon pote Elvis qualifiait la soirée de « retour à la jeunesse éternelle ». Je lui emprunte sa tirade et appuie sur « publier ».
Au cours d’une journée, une série d’événements vient perturber le quotidien des habitants de trois zones géographiques. La mienne ? Une mégalopole. Mon travail ? Écrire neuf histoires sises entre l’aube et le crépuscule. Ces fictions s’inspirent de mythes urbains appartenant au folklore contemporain. Des séries photographiques issues de Google Image permettent de monter le décor de ces mondes en apparence banals. Ces textes font partie d’un projet d’Anne-Line Desrousseaux et Julie Slowey, duo de graphistes diplômées des Arts Déco. Il sera présenté lors d’une exposition collective à la galerie du 11 rue des Beaux-Arts 75006 Paris, à partir de ce mardi 5 Juillet. Le vernissage débute à 18h et l’event Facebook est ICI. A demain.
« Ça a débuté comme ça. » Quel début pour un Voyage ! Et même quel Voyage… Un Voyage qui est plutôt une base : on y revient toujours, comme un pigeon voyageur à son pigeonnier. Céline, constant va et viens. La vie. La mort. L’amour. L’amour qui « ressort de là, pénible, dégonflé, vaincu… ». Mais qui ressort vivant ! Examen de conscience :
« Pendant la jeunesse, les plus arides indifférences, les plus cyniques mufleries, on arrive à leur trouver des excuses de lubies passionnelles et puis je ne sais quels signes d’un inexpert romantisme. Mais plus tard, quand la vie vous a bien montré tout ce qu’elle peut exiger de cautèle, de cruauté, de malice pour être seulement entretenue tant bien que mal à 37°, on se rend compte, on est fixé, bien placé, pour comprendre toutes les saloperies que contient un passé. Il suffit en tout et pour tout de se contempler scrupuleusement soi-même et ce qu’on est devenu en fait d’immondice. Plus de mystère, plus de niaiserie, on a bouffé toute sa poésie puisqu’on a vécu jusque-là. Des haricots, la vie. »
Il y a cinquante ans aujourd’hui, Louis-Ferdinand Destouches partait digérer au cimetière de Meudon. Terminons plutôt sur une promesse, celle de l’écrivain à Gallimard, l’éditeur qui refusa Voyage Au Bout De La Nuit : « C’est du pain pour un siècle entier de littérature ». Je préfère ce pain aux haricots. La maison vous souhaite un excellent appétit.