« Mais Paris est un véritable océan. Jetez-y la sonde, vous n’en connaîtrez jamais la profondeur. Parcourez-le, décrivez-le : quelque soin que vous mettiez à le parcourir, à le décrire ; quelque nombreux et intéressés que soient les explorateurs de cette mer, il s’y rencontrera toujours un lieu vierge, un antre inconnu, des fleurs, des perles, des monstres, quelque chose d’inouï, oublié par les plongeurs littéraires. »
Honoré de Balzac, Le Père Goriot
Jeudi soir, ces demoiselles d’Irène Erotic Fanzine publient une de mes nouvelles dans leur second numéro. Lancement à 20h au Chacha.
Quatorze heure, je sors de la Poste où j’expédiais quelques Passion vers des contrées éloignées. La perspective d’un macabre déjeuner avec les pixels morts de mon écran me soulève le cœur. J’entre au Bistrot des Halles et commande distraitement le casse-croûte du jour : salade, tomate, brie de Meaux, poivre, noix, filet d’huile d’olive et jambon auvergnat.
- Qu’est-ce que vous buvez ?
- Ce qui irait le mieux, vous faites à votre idée.
- Vin du jour, pinot noir.
Grand verre, belle robe pourpre, la première gorgée me rend heureux et je mastique de plus belle. La bouteille traîne sur le zinc, je la tourne pour mieux lire l’étiquette. Elle vient de chez André Dussourt, cuvée 2005. Une merveille. Comment ai-je pu avoir la velléité d’arrêter de boire un lundi ?
Mon voisin de comptoir apporte le dernier exemplaire de la revue Gault & Millau et la commente avec le patron, en sirotant une coupe. Je lève le nez vers les ardoises et imagine quel serait mon prochain sandwich : l’Espagnol ? Le Corse ? Tout à coup, je reste comme pétrifié : une énorme tarte au citron, un truc pour livres d’images. La fraction citronnée est haute comme une tarte ordinaire. Il en va de même pour la partie molle de la meringue et pour le faîte croustillant. Je retourne à mon casse-croûte pour me calmer puis demande gentiment une part de ce monument. C’est aussi bon que beau, je n’en reviens pas ; l’histoire d’un sandwich, d’un verre de pif et d’une part de tarte qui constituèrent mon meilleur repas de l’année (pas de photo, je finirais par me prendre pour un blogueur influent…).
Je feuilletais 78 boxers, le dernier ouvrage du photographe danois Nicolai Howalt. Bambins, ados acnéiques (pléonasme) et jeunes adultes amochés, tous ont posé avant et après le combat, dans les mêmes conditions. Têtes blondes ou finies à la pisse, au bord des larmes ou impassibles, ensanglantées ou à peine transpirantes, l’ensemble forme une série impressionnante, amusante, dérangeante mais captivante. Ce mélange de calme avant la tempête et de solitude d’après combat : on oublie les mères qui pleurent, les mauvais copains poussant aux excès, les entraîneurs paternalistes et les pères un peu cons. C’est la boxe, le plus dur et le plus incroyable des sports. Voir la galerie.
Si l’on écrit « Pete Doherty » sur une affiche, les questions affluent. Rien de bien original, ce sont toujours les mêmes : viendra-t-il, drogue, drogue, drogue, tralalala je n’entends plus rien. Lorsque je me suis engouffré à sa suite dans le local à poubelles du Tigre, je le sentais bien. Il semblait apaisé, guitare déjà en main, élégant chapeau et quelque chose de très poli qui émanait de lui ; une manière de saluer, de s’inquiéter, petite pirouette, geste de la main en direction de son couvre chef… Dans ce dépotoir, il fuyait les backstages envahis ; il voulait jouer.
Sur scène, Adrien lui a tendu une serviette et je me suis revu six ans plus tôt, au Triptyque, grappiller le médiator de Carl Barat. Je l’avais collé au mur de ma chambre et mes amis le touchaient en entrant, comme une mezouzah rock.
There’s tears coming out from everywhere
The city’s hard, the city’s fair
Après un concert intense et de grande qualité, retour dans les backstages. La situation était très particulière. À ma gauche, un homme de main racontait ses blessures de guerre, rafales et coups de lame, à des hipsters en quête de frissons, tandis qu’à droite une dame proposait à Doherty de l’emmener à l’anniversaire de Joey Starr… Il a fini par y aller, accompagné de colosses anglais dotés de chicots en roro, plutôt du genre compagnon de geôle que baby rockers.
J’ai également fuit et fait des choses diverses : écraser les pieds d’une danseuse hip hop, porter une suissesse qui voulait quitter la soirée, ou bien me retrouver face à la boutique Roméo en flamme, aussi placide qu’un notable de province face à son âtre. Aligre la nuit, « salade, tomate, oignon à vie c’est d’plus en plus sûr… »
Nous étions revenus à New York, faisions le bilan de l’année écoulée, racontions ce qui allait advenir, tout en gérant le jetlag avec des Sparks. Adrien me parlait de son arrivée prochaine à l’Alternative pour la transformer en club rock. Nous avions des visions similaires de la fête, des lieux que nous aimions, des sons qui nous faisaient danser. Peu de choses suffisaient : Bizarre Love Triangle de New Order, Don’t You Want Me de Human League, l’intégrale des Smiths, du velours rouge bordel, de l’alcool et, surtout, qu’on nous foute la paix !
Deux ans plus tard, le résultat est plutôt heureux. Le Tigre est le salon que nous n’avons pas, notre seul phare après la fermeture des bars. Franz Ferdinand, quatre soirées de La Conjuration, Pete Doherty en concert improvisé, les afters Passion, les triomphes de Tigre de Papier, Johnny Marr en visite, et maintenant le second anniversaire ! C’est samedi soir, avec open bar en début de soirée et plein de DJ cool ! L’event.
Par Foucauld
PS : info de dernière minute, Pete Doherty sera en live en début de soirée. Ouverture des portes à 20h, entrée 10€
Markus Kayser joue avec le soleil pour sculpter le sable. Le résultat n’est pas très beau, mais l’aspect crème brulée volcanique rend le procédé addictif. Il le dit lui même, ce n’est que la première pierre d’une nouvelle génération d’outil solaire. Moi je le suis.
« On ne sait pas ce qu’a été leur vie, on sait qu’ils finiront dans la fosse commune. Ils n’ont plus d’âge, plus de biens à supposer qu’ils en aient jamais eu, c’est à peine s’il leur reste encore un nom. Ils ont largué toutes les amarres. Ce sont des loques. Ce sont des rois. »
« How far would you go for love ? » a demandé Cartier à Air. C’est la question que je me suis posée en découvrant leur titre inédit sur un clip de Waverly Films, dans la cave de la Fidélité. Ma réponse était intérieure, immédiate et sans appel : « n’importe où ». J’ajoutais « tout de suite », et le champagne n’y était pour rien. De ce genre de question, on en fait des romans, ou des publicités.
La dame qui présentait nous chantait la légende du bracelet Love, dont on dit que les amoureux qui l’achètent en jettent la clé dans le caniveau, sitôt sortis de la prestigieuse boutique. Mais est-ce suffisant ? Faudrait-il l’avaler, la passer sous presse comme les parcmètres de l’agent Longtarin ? Comment être certain qu’elle ne puisse jamais resservir ? Dans le clip, un peintre court après sa muse dans les rues de New York. Elle entre dans un club, il s’y engouffre ; Lit Lounge, ou j’affabule ? Mais les boîtes de nuit ne sont jamais que des bals modernes, on y gigote en espérant trouver le rythme de l’amour fusion.
Il commence à pleuvoir sur Pontoise lorsque Tigre de Papier crève une première fois, au bout de deux kilomètres. Vélo retourné, paluches noires de cambouis, il répare son fidèle destrier et nous décampons. Neuf bornes de plus, rebelote. À court de boyau de rechange, je dois lui venir en aide et pars à la recherche du Décathlon le plus proche. Après m’être perdu dans des chemins aussi boueux que caillouteux, je pète un câble de vitesse dans une montée si raide que les autos-écoles viennent s’y exercer au démarrage en côte.
Je retrouve mon compagnon de galère abrité derrière un panneau routier. Sur des lambeaux d’affiche, Nicolas Miguet promet monts et merveilles, mais Tigre de Papier pense plutôt à éviter les balles des chasseurs qui sifflent dans les champs de betterave. Il s’empêtre dans la colle, parvient à changer son boyau et enfourche son Roger Lapébie.
Sur la D22, les camions nous aspergent et tentent de nous happer. Le rire est présent, nerveux. Il est impossible de reculer. Qui viendrait nous chercher ? Fottorino dit qu’on écrit beaucoup quand on n’écrit pas. Encore faut-il se souvenir de ce qu’on aurait voulu noter les mains sur le guidon. Je me rappelle en substance ce que je désirais écrire, mais pas de la phrase exacte, la tirade qui arrivait comme une évidence.
Quand il ne se passe rien on se raccroche à ce que l’on peut. L’horizon, une ligne blanche, la perturbation visuelle causée par une roue voilée, les chaussettes de Tigre de Papier… Détrempées comme des wassingues, tirebouchonnant sur ses chevilles poilues, elles finissent par avoir à mes yeux la structure des plus beaux drapés de marbre, deviennent dignes d’une pietà départementale…
Nous nous accordons un café-calva dans un PMU que nous salopons de boues tenaces. En sortant, nous nous regardons dans nos frusques imbibées, impossibles à sécher. L’élégance n’est plus de mise. Nous ôtons nos shorts en jean et assumons nos cuissards B’Twin. Un jour, nous finirons par devenir des cyclistes technologiques, avec pédale auto, Isostar et tout le bazar. Pour l’heure, nous sentons le chien mouillé.
Certaines personnes occupent mieux leur temps que d’autres. Daniel Arsham, jeune trentenaire de L’Ohio, chez Perrotin depuis sa 25ème bougie, était surtout connu pour faire de ton mur un drap. Sa dernière œuvre passe un petit cran au dessus : un assemblage de blocs de polystyrène, creusés au piolet pour devenir une immense crevasse synthétique.
Avec l’automne revenaient plus que le froid, le vent et la pluie : les gens malades. Il allait falloir éviter les germes, se retenir de respirer après leurs quintes de toux, leurs éternuements. Baisser le nez, ou mieux, le plonger dans son écharpe. Le relever pour regarder les filles ? Dangereux dilemme.