Le Soupir du Maure

Monday, November 4, 2013

La_Rendición_de_Granada_-_Pradilla

Granada. Grenade. Andalousie. Face à la beauté, à ce qui est unanimement considéré comme la beauté, je cherche une aspérité, la caisse de résonnance qui créerait un écho en moi-même. Pouvoir me projeter en ces lieux, ne plus avoir la sensation de rester en surface. Comprendre la ville, l’essorer pour n’en garder que l’âme, comme l’on visite ici d’anciens hammams débarrassés de la vapeur. Longer des murs à se faire fusiller devant, quitte à ce que ce soit par le soleil, car ici il tarde à passer à l’heure d’hiver.
Les villes doivent se visiter d’un pas rapide, sur de longues distances, pour saisir leur énergie, leur altitude. Le rythme est trouvé.
Passé un temps suffisant d’errance, d’acclimatation, la beauté vous cueille tout à coup. A quoi cela est-il dû ? A la lumière moins crue ? A ce cheval solitaire croisé au détour d’un chemin comme un chat errant ? A ce guéridon perché en haut d’un balconnet qui vous fait dire : « je pourrais vivre là, juste à cet endroit, et ne regarder plus que cette vue, l’Alhambra à gauche, la Catedral en face, puis le dôme de céramique de San Juan de Dios, et le soleil qui s’apprête à s’effondrer.»
Là-haut, devant San Miguel couverte de hiéroglyphes peints à la bombe verte, je m’assois sur un muret, les jambes ballantes, face au vide. Trois musiciens lui tournent le dos. Un étudiant lit, une autre repasse ses fiches. Des jeunes filles discutent sur un muret. Leur babil pourrait être celui de petites vieilles. Les tissus des robes ne sont pas si différents entre les générations, seules changent la longueur des jupons, et les hanches qui s’épaississent.
Tout à coup le vent se lève, les lumières artificielles se mettent à scintiller en contrebas. Il faut dévaler les rues à la tombée du jour pour retrouver l’hostilité des ramblas. Je reste sans carte, tourne quand bon me semble, à droite, à gauche, et tant pis si ça remonte, si la ruelle est sombre. Dans une rue touristique pleine de bars à chicha chimique et de marchands de babouches made in China, mon œil est soudainement accroché. Je reviens sur mes pas. Un bar pas très grand, un comptoir trop lumineux, un prix d’appel. J’entre et l’on me sert un tubo d’Alhambra avec un petit pain chaud garnis de viande en sauce. En une gorgée de bière, une bouchée épicée, ma journée est faite. Quitterais-je la ville en poussant El Suspiro del Moro ?

Par Foucauld

(Image : La Rendicion de Granada, Francisco Pradilla y Ortiz, 1882)

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